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  • Avant l'arrivée des Européens
  • Enoosie Nashalik, aîné de Pangnirtung Dr Douglas Stenton, Directeur du Patrimoine pour le Gouvernement du Nunavut Akaka Sataa, aîné d’Iqaluit

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    Enoosie Nashalik

    Je pense que c’est formidable de nos jours, parce que maintenant on connaît notre histoire. Nos ancêtres aimaient bien leurs façons d’être, et nous le savons aujourd’hui. Je pense que maintenant le monde est comme mélangé et confus. Dans le passé, il se tirait bien d’affaire; tout ce qu’ils avaient à faire c’était de chasser pour assurer leur survie. Ils savaient ce qu’ils faisaient même s’ils n’avaient pas d’idée sur qui était Dieu, mais ils connaissaient tout de même quelque chose. Je vais dire quelque chose qui n’a pas de rapport à sa question. J’ai dit que je ne savais rien au sujet des chamans, mais certains chamans sont bons comme ceux qui pouvaient guérir des gens malades à une époque où il n’y avait pas de docteurs. D’autres étaient capables de pratiquer la sorcellerie, et certains pouvaient même tuer. Il y avait des bons et des mauvais chamans. Il y en a qui pouvaient faire des prédictions pour trouver de la nourriture et d’autres avaient des animaux comme esprit.

    Doug Stenton
    Les archéologues appellent le groupe qui a précédé les Inuit contemporains la culture de Thulé. Selon les recherches effectuées depuis plusieurs années, cette culture aurait eu ses origines dans le nord de l’Alaska. Pourquoi les populations de Thulé ont-elles entamé une migration vers l’est, au Canada et au Groenland? Il existe plusieurs hypothèses à ce sujet, mais on s’entend généralement pour dire que cette migration s’est produite il y a environ un millier d’années, bien que certains chercheurs placent maintenant son début en 1200 apr. J.-C. Selon les études, la chasse à la baleine boréale aurait joué un rôle prédominant dans ce déplacement, mais ce ne fut probablement pas le seul facteur. Tout au long de l’histoire, on trouve partout dans le monde des populations qui se sont déplacées vers de nouveaux territoires; dans le cas qui nous occupe, d’autres pressions ou changements ont pu s’exercer sur la population pour la motiver à migrer de la sorte.

    Les populations de la culture de Thulé étaient vraisemblablement organisées en groupes familiaux qui se sont déplacés plutôt rapidement vers l’est, pendant quelques générations, pour finalement occuper l’essentiel de ce qu’on appelle maintenant le Nunavut et l’Arctique canadien, tout en s’étendant même plus au sud, jusqu’au Labrador et au Québec. On constate, à travers de nombreux aspects de leur culture matérielle et d’autres types d’activités, que ces peuples étaient les ancêtres biologiques et culturels des Inuit contemporains. On perçoit aussi leurs liens anciens avec l’Alaska dans le style de leurs vestiges archéologiques: formes et gravures des artefacts, etc.

    Pour les premières générations, disons les deux premiers siècles de présence dans la région, les peuples de Thulé fondaient leur subsistance et leur organisation sociale en grande partie sur la chasse aux grands cétacés. Évidemment, cela devait demander énormément de collaboration. Avez-vous déjà vu une baleine boréale? C’est une créature très impressionnante, dont la capture nécessite la participation de beaucoup de gens, de l’organisation, ainsi qu’un leadership bien structuré.

    Akaka Sataa

    Je ne suis pas certain d’où provenaient mes arrière-grands-parents ainsi que leurs frères et sœurs, ni où ils vivaient, mais je sais qu’ils ne vivaient pas qu’à un seul endroit. Nous allions à des endroits différents pour passer l’hiver quand la toundra gelait, mais avant le gel. Ceux qui n’avaient pas de bateaux ne quittaient pas leur campement.

    Enoosie Nashalik, aîné de Pangnirtung Dr Douglas Stenton, Directeur du Patrimoine pour le Gouvernement du Nunavut Akaka Sataa, aîné d’Iqaluit

    Le Dr Douglas Stenton, le chef archéologue du Nunavut qui a fouillé d’anciens sites de campements dans la région, explique l’importance de la chasse à la baleine pour les ancêtres des inuit actuels que l’archéologie qualifie de thuléens. Deux aînés inuit, Akaka Sataa et Enoosie Nashalik parlent de la tradition inuit.

  • Dr Douglas Stenton, Directeur du patrimoine pour le Gouvernement du Nunavut In extenso, Partie 1 de 2

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    Les archéologues appellent le groupe qui a précédé les Inuit contemporains la culture de Thulé. Selon les recherches effectuées depuis plusieurs années, cette culture aurait eu ses origines dans le nord de l’Alaska. Pourquoi les populations de Thulé ont-elles entamé une migration vers l’est, au Canada et au Groenland? Il existe plusieurs hypothèses à ce sujet, mais on s’entend généralement pour dire que cette migration s’est produite il y a environ un millier d’années, bien que certains chercheurs placent maintenant son début en 1200 apr. J.-C. Selon les études, la chasse à la baleine boréale aurait joué un rôle prédominant dans ce déplacement, mais ce ne fut probablement pas le seul facteur. Tout au long de l’histoire, on trouve partout dans le monde des populations qui se sont déplacées vers de nouveaux territoires; dans le cas qui nous occupe, d’autres pressions ou changements ont pu s’exercer sur la population pour la motiver à migrer de la sorte.

    Les populations de la culture de Thulé étaient vraisemblablement organisées en groupes familiaux qui se sont déplacés plutôt rapidement vers l’est, pendant quelques générations, pour finalement occuper l’essentiel de ce qu’on appelle maintenant le Nunavut et l’Arctique canadien, tout en s’étendant même plus au sud, jusqu’au Labrador et au Québec. On constate, à travers de nombreux aspects de leur culture matérielle et d’autres types d’activités, que ces peuples étaient les ancêtres biologiques et culturels des Inuit contemporains. On perçoit aussi leurs liens anciens avec l’Alaska dans le style de leurs vestiges archéologiques: formes et gravures des artefacts, etc.

    Pour les premières générations, disons les deux premiers siècles de présence dans la région, les peuples de Thulé fondaient leur subsistance et leur organisation sociale en grande partie sur la chasse aux grands cétacés. Évidemment, cela devait demander énormément de collaboration. Avez-vous déjà vu une baleine boréale? C’est une créature très impressionnante, dont la capture nécessite la participation de beaucoup de gens, de l’organisation, ainsi qu’un leadership bien structuré.

    Dr Douglas Stenton, Directeur du patrimoine pour le Gouvernement du Nunavut In extenso, Partie 1 de 2

    Le Dr Douglas Stenton, le chef archéologue du Nunavut raconte l’histoire des migrations des Inuit thuléens, les ancêtres des Inuit actuels. Il discute de l’importance de la cohésion sociale nécessaire pour chasser et manœuvrer la baleine boréale.

  • Dr Douglas Stenton, Directeur du patrimoine pour le Gouvernement du Nunavut In extenso, Partie 2 de 2

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    Doug Stenton

    Lorsque les baleiniers européens et nord-américains arrivèrent en force, au 18e siècle, ils rencontrèrent des populations inuit expertes dans la chasse de toutes les espèces nordiques imaginables. On peut se demander si, à ce moment, la chasse à la baleine jouait un rôle aussi prédominant qu’il l’avait été à l’arrivée de la culture de Thulé au Nunavut. Ce n’est pas que les Inuit pré-modernes ne possédaient plus le savoir et les compétences nécessaires pour chasser ces bêtes, mais plusieurs facteurs auraient pu réduire la disponibilité des baleines, comme des limites à l’accessibilité aux baleines boréales ou des changements climatiques augmentant la quantité de glace à certains endroits. Toujours est-il qu’au 18e siècle, au début de la période ethnographique, d’autres gibiers occupaient les premiers rangs en matière de chasse et d’alimentation, comme le phoque annelé, le caribou, le morse et d’autres espèces de phoque. On capturait probablement encore de grands cétacés à fanons, mais un changement s’était opéré.

    Au début de la période ethnographique, les travaux de David Damas et d’autres chercheurs même depuis les années 1800 nous enseignent que pour la majeure partie de l’hiver, on érigeait de grandes communautés d’igluit (igloos) sur la glace de mer où on chassait les phoques annelés directement à leurs trous de respiration. Ici encore, cette activité requérait une organisation et une structure sociale complexes, mais on remarque surtout un passage d’habitations sédentaires en terre et en os de baleine à une installation beaucoup plus mobile permettant de chasser plusieurs espèces pour subvenir aux besoins presque à l’année.

    Tout comme les Inuit, les peuples de la culture de Thulé devaient posséder une connaissance poussée des cycles des différents gibiers, de leur disponibilité et de leur concentration géographique selon les saisons. Pourtant, on constate par les relevés archéologiques que les Inuit pré-modernes dépendaient plus de choses comme les troupeaux de caribous migratoires par exemple, surtout en automne. Puis vient la chasse au phoque, au morse, peut-être aux petits cétacés, enfin peut-être une baleine plus grosse, s’il en venait à passer.

    Je sais d’expérience, surtout par une demeure hivernale thuléenne où j’ai fait beaucoup de fouilles, que ces maisons contiennent beaucoup de matériel et ce que certains livres appellent des gadgets. Il s’agissait en fait d’armes composites très détaillées et servant à mille et une fonctions: la pêche aux moules, les bolas pour attraper des oiseaux ou les harpons et lances utilisés pour la pêche. Rien n’était hors de portée des techniques et des talents des peuples de la culture de Thulé.

    Il peut être difficile de reconstruire avec précision cette transformation de la culture de Thulé, mais lorsqu’on étudie les peuples thuléens, on constate que ceux-ci étaient capables d’une grande mobilité. Les archéologues parlent du nomadisme en termes de mobilité et étudient le degré de mobilité des populations. Comme technologies favorisant les grands déplacements, les peuples de Thulé disposaient du qajaq (kayak), de l’umiak, du qamutik et de l’attelage de chiens. Ils étaient donc en mesure de se rendre à peu près n’importe où, en toute saison, que ce soit pour socialiser, pour chasser ou pour quelqu’autre raison que ce soit. Peu d’obstacles leur barraient les voies terrestres et maritimes. Cela dit, de manière très générale, les conditions environnementales changeantes semblent avoir exercé une influence prédominante sur les espèces chassées, ainsi que sur la taille et l’organisation des groupes au fil des saisons. Lorsque la chasse à la baleine boréale occupait un rôle prépondérant, la nourriture était surabondante; une seule baleine représentait des milliers de kilos de viande, de graisse et d’os pouvant facilement sustenter un grand nombre de familles tout l’hiver. Cela permettait à ces gens de demeurer plus sédentaires en hiver, s’ils le désiraient. En été, les groupes étaient habituellement plus mobiles, se rendant à la rivière pour prendre du poisson et trouver des œufs de canard et d’oie. Cela demande un certain degré de mobilité, puisque de nombreuses espèces sont migratoires; il faut donc pouvoir suivre leurs mouvements.

    Des indices archéologiques et ethnographiques nous montrent que, pendant cette transformation, on a abandonné les sites ou villages hivernaux de la culture de Thulé. À l’époque où furent écrits les premiers récits ethnographiques, la population inuit avait adopté un nouveau système d’habitats nomades. Si on pouvait encore capturer des baleines, on trouvait maintenant de grands villages-campements de neige qui pouvaient être déplacés. Un groupe s’étalait pendant un certain temps, puis lorsqu’il ne restait plus de phoques à chasser, tout le monde ramassait ses pénates et déménageait le campement plus loin, sur la glace fixe. On constate des changements importants entre la migration classique de la culture de Thulé, la situation plusieurs générations plus tard et celle de plusieurs siècles plus tard, au chapitre des campements, des moyens de subsistance et du nombre de personnes dans les groupes

    La théorie globale dit que l’arrivée de la culture de Thulé a coïncidé avec le réchauffement climatique du Moyen-âge. À cette époque, il y avait peut-être moins de glace dans plusieurs régions de l’Alaska, ce qui aurait augmenté l’accès aux baleines boréales et modifié conséquemment les techniques de chasse. En Alaska, on chassait la baleine boréale à partir d’avancées de la glace de banc, alors qu’ici, on la capturait en pleine mer. Quelques siècles plus tard se produit une mini-ère glaciaire: la glace s’étend et s’épaissit dans certaines régions, réduisant du coup l’accès aux grands cétacés sur lesquels on comptait depuis des générations, d’où le transfert vers la chasse au caribou et à diverses espèces de phoque, bien que le phoque annelé ait été la prise de choix dans la plupart des régions du Nunavut.

    Au moment où commence la période ethnographique, les groupes avaient peut-être gagné en importance, chose possiblement rendue nécessaire pour pouvoir surveiller plus de trous de respiration. Si six ou sept familles vivent ensemble, il faut pouvoir surveiller autant de trous que possible pour augmenter les chances de capture. Fait intéressant à noter : un petit village hivernal de la culture de Thulé pouvait réunir trente ou trente-cinq personnes, alors qu’une collectivité d’habitations en neige pouvait en accueillir autant et même plus. Dans le premier cas, puisqu’on chassait la baleine boréale qui fournissait d’immenses quantités de nourriture, on pouvait sustenter un tel nombre de gens, alors que dans la période ethnographique, on avait besoin de ce nombre (ou même plus) pour obtenir assez de nourriture pour les nourrir. Il s’agit d’un parallèle intéressant.

    Dr Douglas Stenton, Directeur du patrimoine pour le Gouvernement du Nunavut In extenso, Partie 2 de 2

    Le Dr Douglas Stenton, le chef archéologue du Nunavut, décrit la technologie complexe mise au point par les anciens Inuit thuléen pour toutes leurs activités mais particulièrement pour assurer leur mobilité. Il décrit aussi la transition dans leur économie de subsistance de la chasse à la baleine à la chasse à des plus petits gibiers.

  • Le détroit de Davis
  • L’Honorable Ann Meekitjuk Hanson, Commissaire du NunavutW. Gillies Ross, professeur émérite de géographie de l’Université BishopPartie 1 de 3

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    Ann Meekitjuk Hanson

    Je voudrais dire une dernière chose au sujet de qui nous sommes. Plusieurs de nos ancêtres étaient baleiniers, soit qu’ils étaient Inuit, ou soit qu’ils venaient d’Écosse, d’Irlande ou d’Amérique. C’est notre héritage.

    Quand j’ai d’abord raconté que nos ancêtres étaient baleiniers, qu’ils aient été inuit ou blancs, ça n’a pas d’importance qui ils étaient, parce que même s’ils étaient blancs, ce sont bien nos ancêtres. On doit respecter ce qu’ils étaient. Nous devons respecter qui ils étaient. Je respecte qui ils étaient car mes ancêtres étaient baleiniers. J’ai entendu des histoires sur ce que faisaient les baleiniers. Il y a eu des baleiniers parmi les membres de ma famille. Nous devons respecter notre histoire. Moi, je la respecte. Nous sommes ici grâce à nos ancêtres. Il importe de savoir tout cela, pour tous les Inuit de notre territoire: les baleiniers sont aussi nos ancêtres. Respectons notre histoire; respectons qui nous sommes aujourd’hui, grâce à ces baleiniers. Merci.

    W. Gillies Ross

    Je me présente : Gil Ross, professeur depuis 35 ans. J’étudie la pêche à la baleine dans l’Arctique canadien depuis 1964. J’ai écrit quelques trucs sur ce sujet, j’ai même interviewé quelques Inuit à Pangnirtung. C’est un sujet qui me passionne et qui, j’espère, vous passionne aussi.

    La pêche à la baleine a compté parmi les activités commerciales les plus intéressantes au monde. Les baleiniers trimaient de l’Arctique jusqu’à l’Antarctique, en passant par les océans Atlantique, Pacifique et Indien – aussi bien dire qu’ils étaient partout. Plusieurs pays ont participé à cette pêche : des pays européens, mais aussi les États-Unis, le Japon et quelques autres. Il s’agissait donc d’une activité internationale.

    Du point de vue du Grand Nord canadien, l’histoire de la pêche à la baleine commence à peu près ici. Il y avait eu une pêcherie près de Spittsbergen. Beaucoup plus tôt, à l’époque de Jacques Cartier, il y avait une pêcherie ici, dans le détroit de Belle-Isle, qu’on appelait la pêcherie de la Grande Baie. Dans les années 1540, on pêchait la baleine au large du Labrador, puis à Spittsburgen à compter de 1610 environ. À la fin du 17e siècle et au début du 18e siècle, les baleiniers commencèrent à explorer notre territoire. Pris dans son ensemble, on appelait ce territoire de pêche à la baleine la pêcherie du détroit de Davis.

    Le territoire était dominé par les Hollandais, mais on y trouvait aussi quelques Allemands du nord, ainsi que quelques autres nationalités. La pêche continua pendant plus d’un siècle au large de notre côte. Puis vinrent les Britanniques, qui pêchèrent sur ce qu’ils appelaient « le côté ouest », soit la côte de l’île de Baffin. Pendant tout un siècle, les navires hollandais et les quelques navires britanniques se confinèrent à cette côte du Groenland, ce qui ne les empêcha pas de tuer de nombreuses baleines. Jusque vers 1802, ils firent des milliers de voyages.

    Au 19e siècle, les baleiniers britanniques poussèrent plus loin vers le nord. L’itinéraire d’un bateau de pêche à la baleine (une baleinière) était restreint par les glaces. Les baleinières se rendaient d’abord à la lisière des glaces, là où les baleines aimaient venir se nourrir. Les navires arrivaient vers le 1er avril. Le gréement se couvrait de frimas. Il faisait froid. Les conditions atroces rendaient la pêche périlleuse. À mesure que la saison avançait, la lisière des glaces reculait, en raison de la fonte et les bateaux pouvaient aller plus au Nord.

    L’Honorable Ann Meekitjuk Hanson, Commissaire du NunavutW. Gillies Ross, professeur émérite de géographie de l’Université BishopPartie 1 de 3

    L’honorable Ann Meekitjuk Hanson, Commissaire du Nunavut, explique que les ancêtres des Inuit étaient des baleiniers, fussent-ils inuit, écossais ou américains, et qu’il fallait être fier de cet héritage. Le professeur W. Gillies Ross décrit les débuts de la chasse à la baleine en Amérique du Nord d’abord dans le Détroit de Belle Isle et plus tard vers le Nord le long de la côte du Labrador pour gagner les îles Spitsbergen jusqu’à ce que les baleiniers poursuivent leur proie dans le Détroit de Davis au début du dix-huitième siècle.

  • W. Gillies Ross, professeur émérite de géographie de l’Université Bishop Partie 2 de 3

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    W. Gillies Ross

    Vers la mi-mai, les bateaux arrivaient à passer le cap Farewell et à entrer dans le détroit de Davis.

    La glace consistant en floes distincts de tailles diverses, il fallait rester près de la côte du Groenland. Ces glaces se déplacent avec les courants, mais aussi avec les vents. D’un autre côté, il existe des eaux libres formant une polynie, une clairière sans glace qu’on appelle les eaux du Nord. Il s’agissait donc de se rendre de la côte à cette polynie, puis au détroit, chose généralement impossible avant juillet. À cette date, la barrière de glace se désagrégeait, laissant les navires se rendre dans les eaux du Nord, puis se frayer un chemin jusqu’à l’inlet Pond. Pour une quelconque raison écologique, Pond Inlet semble avoir servi de lieu de rassemblement pour les baleines, en juin et juillet. C’était donc une zone de pêche très productive.

    Tôt en saison, les baleiniers n’entraient pas dans les fjords profonds. Ils s’y seraient trouvés bloqués par la glace, une glace épaisse, voire une banquise côtière, qui formait une véritable barrière. En juin, ils étaient même incapables d’atteindre Pond Inlet. Ils s’arrêtaient à la limite de dislocation des glaces, jetaient l’ancre dans la glace, abaissaient leurs navires, puis partaient pêcher dans leurs embarcations. Il pouvait y avoir vingt ou trente navires à cette lisière, au large de Pond Inlet, tous avec leurs embarcations à l’eau, les marins se faisant des signaux avec de petits drapeaux, suivant les baleines, les harponnant, puis les remorquant jusqu’à leur navire.

    Plusieurs baleines blessées s’échappaient pour mourir plus tard. En 1823, un homme a décrit une puanteur incroyable. Selon lui, on apercevait à perte de vue les évents des baleines vivantes affleurer à la surface, mais aussi des cadavres à la dérive.

    Pond Inlet fut la première destination, accessible seulement en contournant par le nord, parce que, à la fonte des glaces, cette côte constitue le pire endroit où naviguer dans la région du détroit de Davis et de la baie Baffin. Vers le milieu du 19e siècle, alors que le climat était beaucoup plus froid qu’aujourd’hui, la distribution des glaces en août rendait la navigation près des côtes périlleuse. Et, à cause de la glace, le navire qui s’aventurait vers la côte se trouvait incapable d’atteindre les fjords, de se rendre à terre, d’entrer en contact avec les Inuits et d’ériger une station sur la berge.

    Les navires avançaient très prudemment à travers les floes. Avec un peu de chance, vers septembre, ils jetaient l’ancre à l’île Durban, le dernier arrêt. De là, on lançait les bateaux à l’eau, les baleines descendant le long de la côte à cet endroit. Ils pourchassaient les baleines.

    W. Gillies Ross, professeur émérite de géographie de l’Université Bishop Partie 2 de 3

    Le professeur Ross explique qu’au moment où les glaces se retiraient dans le Détroit de Davis à cause des plus chaudes températures de juillet, les navires baleiniers pouvaient pénétrer plus au Nord jusqu’à ce qu’ils atteignent la polynye des eaux libres du Nord. Des douzaines de baleiniers chassaient alors dans la région de Pond Inlet où les baleines foisonnaient et faisaient ensuite voile jusqu’à Durban d’où ils repartaient pour leur port d’attache.

  • Dorothy Harley Eber, recherchiste en histoire orale inuit W. Gillies Ross, professeur émérite de géographie de l’Université Bishop Partie 3 de 3

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    Dorothy Harley Eber

    Je me présente, je suis Dorothy Harley Eber.

    J’ai eu la très grande chance de voyager dans le Nord en 1968 pour faire des entrevues avec plusieurs personnes qui avaient travaillé sur des navires et pouvaient ainsi me raconter de vive voix leurs histoires de baleiniers. J’avais obtenu, entre autres, une subvention du Musée canadien des civilisations où toutes mes entrevues sont aujourd’hui archivées. J’ai passé un été à Kimmirut et à Cape Dorset pour y interviewer les gens, puis l’été suivant, je suis allée sur la côte de la baie d’Hudson, à Arviat, à Chesterfield Inlet et à plusieurs endroits où je n’avais jamais mis les pieds dans la région du Keewatin. Les gens à qui j’ai eu la chance de parler étaient tous assez âgés et je me sentais comme si j’arrivais juste à temps pour recueillir les histoires du temps des baleiniers.

    Je crois que le temps des baleiniers fut très important pour les Inuit et cette période a encore de l’influence sur leur société aujourd’hui.

    Les baleiniers écossais sont arrivés en 1817. Deux vaisseaux ont traversé la baie de Baffin et se sont retrouvés dans les environs de Pond Inlet. Parce qu’ils y trouvèrent beaucoup de baleines, un nombre considérable de baleiniers vinrent y chasser chaque année par la suite.

    Pendant plusieurs années, ils ont poursuivi les baleines en suivant la côte rocheuse du nord au sud, sans jamais pouvoir toucher le rivage à cause de la banquise, jusqu’à ce qu’ils découvrent la baie de Cumberland où ils apprirent à hiverner leurs bateaux en les laissant geler dans les glaces. Pendant presque quatre-vingts ans, les gens venaient y chasser la baleine. Plus tard, les baleiniers installèrent des stations sur la terre ferme, ce qui changea complètement la vie des Inuit.

    W.Gillies Ross

    Aucun navire ne se rendit aux terres à l’ouest avant 1819 ou 1820. On peut s’imaginer une ligne de démarcation séparant le territoire avant et après 1820. C’est le voyage de Sir John Ross dans la baie Lancaster, qui révéla la présence de baleines du côté ouest, ainsi qu’une voie pour s’y rendre. Auparavant, cette région était jugée inatteignable en raison de la glace. Pourtant, on trouve une ou deux références, sur de très vieilles cartes, suggérant que les Hollandais du 18e siècle se seraient rendus à l’île de Baffin en passant par là.

    En 1820, la pêche à la baleine adopta une nouvelle routine : un circuit à l’envers des aiguilles d’une montre passant par la baie de Baffin, le détroit de Davis, puis un dernier arrêt à l’île Durban. À l’époque, les pêcheurs ne connaissaient pas la baie de Cumberland; elle ne figurait pas sur les cartes. On avait seulement une vague idée de son existence, en raison des expéditions de John Davis, deux cents ans plus tôt. Néanmoins, le premier baleinier à s’y rendre, l’Écossais William Penny, le fit en 1840, après avoir discuté avec des Inuit de Durban. L’île étant le dernier arrêt des baleiniers avant de regagner l’Angleterre ou l’Écosse, elle attirait maintenant des Inuit de la baie de Cumberland.

    Penny s’intéressait particulièrement à Inuluapik, un Inuit de Qimisuk, sur la côte sud. Sa famille et lui avaient voyagé depuis la baie et la péninsule de Cumberland dans un umiak en peau de morse, pour s’établir à un endroit d’où ils pourraient rencontrer les baleiniers chaque année. Penny amena Inuluapik en Écosse, puis le ramena à Qimisuk l’année suivante, sur un autre navire. Cela dit, avant 1840, la baie de Cumberland ne faisait pas partie de l’itinéraire régulier des baleiniers.

    Dorothy Harley Eber, recherchiste en histoire orale inuit W. Gillies Ross, professeur émérite de géographie de l’Université Bishop Partie 3 de 3

    Dorothy H. Eber raconte la chance qu’elle a eue de pouvoir poursuivre une recherche en histoire orale dans l’Arctique de l’Est au moment où les derniers Inuit qui avaient travaillé avec les baleiniers étaient toujours vivants. Le professeur Ross décrit le circuit à l’envers du mouvement des aiguilles d’une montre que poursuivait les baleiniers dans le Détroit de Davis jusqu’à ce que William Penny, guidé par Inulluapik, pénètre dans la baie de Cumberland.

  • La baie de Cumberland
  • L’Honorable Ann Meekitjuk Hanson, Commissaire du Nunavut W. Gillies Ross, professeur émérite de géographie de l’Université Bishop Partie 1 de 11

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    Ann Hanson

    Il y avait des avantages à avoir des ancêtres baleiniers. En tant qu’Inuk, on apprenait beaucoup de choses.
    Quand les baleiniers revenaient par ici, ils ramenaient toutes sortes de trucs. Un jour, l’un d’entre eux a ramené un accordéon. Le voyage dans le Nord était si long qu’ils devaient l’avoir amené sur le bateau pour pouvoir en jouer lorsqu’il n’y avait rien d’autre à faire.
    Je crois bien que c’était la première fois que les Inuit voyaient un accordéon et qu’ils entendaient cette musique. Les Inuit ont appris en un rien de temps à se servir de l’instrument. Leah Nutaraq nous a raconté cette histoire puisqu’elle était parmi ceux qui ont rejoint les baleiniers dans la baie de Cumberland.
    Quand les baleiniers arrivaient, les Inuit allaient à leur rencontre. Il y avait beaucoup de monde à bord de ces énormes bateaux. Un jour, un homme blanc s’est mis à jouer de l’accordéon et à chanter et les Inuit ont pris plaisir à l’entendre. L’homme encourageait les jeunes enfants à danser, mais ceux-ci étaient timides. Croyant qu’elle allait recevoir un cadeau, Leah Nutaraq, qui je crois, à l’âge de 8 ans, n’était pas très timide, fut la seule qui se mit à danser quand l’homme blanc recommença à jouer de l’accordéon parce qu’elle espérait recevoir un cadeau. Leah aimait bien raconter cette histoire.
                Et il n’y avait pas qu’à Kimmirut où les gens savaient jouer de l’accordéon. J’ai entendu dire que ma mère en jouait. J’en ai joué également, mais très peu.

    W Gillies Ross

    Le cap Mercy, dans la baie Cumberland, se trouve à environ 240 kilomètres de l’embouchure du golfe.

    En hiver, la glace avançait jusqu’au sud de la baie. Il s’agissait de floes consolidés et de glace fixe jointe à la côte. Puis, on trouvait des floes concentrés, mais en mouvement, ce qui est plutôt stable. Les baleines s’approchaient de cette lisière, peut-être hivernaient-elles carrément dans l’embouchure de la baie Cumberland. Plus tard dans la saison, à mesure que la fonte printanière s’accélérait, cette lisière reculait et les baleines pénétraient dans le golfe. Mais il n’y avait pas de chasseurs là, à cette époque.

    Les Inuits expliquèrent à Penny et à d’autres qu’il y avait deux périodes propices à la pêche à la baleine dans la baie Cumberland : en mai et en septembre-octobre. Les baleines se rendaient plus au nord pendant l’été, puis elles revenaient à l’automne.

    L’Honorable Ann Meekitjuk Hanson, Commissaire du Nunavut W. Gillies Ross, professeur émérite de géographie de l’Université Bishop Partie 1 de 11

    Ann Hanson raconte comment les Inuit ont appris à jouer de l’accordéon des baleiniers et que la plupart des femmes inuit en jouaient. Le professeur Ross explique comment la baie de Cumberland est recouverte de glace en hiver. Les Inuit ont raconté au capitaine William Penny que les deux seules saisons pour tuer des baleines dans la baie de Cumberland étaient le printemps et l’automne, parce que les baleines migrent vers le nord à l’été.

  • Meeka Mike, Pourvoyeur, traductrice et activiste inuit Partie 2 de 11

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    Meeka Mike

    En ma qualité de traductrice, je devais poser beaucoup de questions aux aînés. J’ai grandi avec mes parents et mes grands-parents. Ils s’inquiétaient de ce qu’on enseignait aux enfants à l’école. Je me souviens que je me demandais si tout allait bien avec l’administration gouvernementale qallunat quand la communauté de Pangnirtung était en train de se former.
    En vieillissant, je demandais souvent à mes parents comment nous vivions avant l’arrivée des Qallunaat. Quand nous avons commencé à aller à l’école, on nous a dit que c’était pour une bonne raison, que nous allions avoir une vie meilleure et plus aisée. Je me demandais bien comment la vie pouvait être meilleure. Nous devions aller à l’école pour pouvoir un jour avoir un emploi, davantage de biens, et moins de problèmes. Cela correspondait au style de vie des Qallunaat, dont nous ne connaissions ni la culture, ni le pays d’origine. Mes parents tenaient à préserver le style de vie inuit. Ils me disaient que nous pouvions manger parce que nous chassions notre nourriture. Cela m’a permis de mieux comprendre le système scolaire qui disait que nous allions avoir une vie meilleure, sans maladie et que c’était désormais la façon de vivre. On nous disait que les maladies chez les Inuit n’étaient pas de bon augure. Puis, je me suis souvenu de comment nous vivions quand j’étais petite quand il n’y avait pas encore de Qallunaat. Je me suis souvenu de comment c’était bien avant que les blancs arrivent. Je ne serais pourtant pas ici aujourd’hui si j’avais eu une mauvaise vie dans mon enfance, avant que les blancs arrivent, surtout s’il y avait eu de graves maladies. Je ne serais tout simplement pas là aujourd’hui.
    Puis, des Qallunaat sont venus interviewer les aînés et j’ai compris que les Inuit avaient eu une bonne vie et qu’ils avaient survécu aux maladies que les Qallunaat avaient eux-mêmes introduites. Les Inuit avaient presque disparu de la baie de Cumberland à cause de ça.
    Lorsque Mark (Stevenson) et moi faisions de la recherche et que nous avons fait le compte des qammait à Kekerten, il y en avait 40. Il y avait beaucoup d’Inuit dans ce temps-là. Nous n’avions pas compté tous les qammait, mais nous avions évalué qu’il devait y avoir autour de 400 Inuit à Kekerten dans ce temps-là. Les Qallunaat avaient noté qu’il y avait autour de 400 à 500 Inuit. Mais il y avait aussi des Inuit à Tinijjut, près de Pangnirtung. Dans la baie, les Inuit étaient dispersés. J’ai donc demandé à Mark combien il y aurait eu d’Inuit aujourd’hui si les Qallunaat n’avaient pas amené la maladie avec eux. Il me répondit que le peuple inuit avait pratiquement été anéanti.
    Je connais les gens de Pangnirtung, je sais d’où ils viennent. S’il y en a que je ne connais pas, je connais certainement leurs familles, leur parenté, leurs frères et leurs sœurs, pour en avoir entendu parler. Alors, nous les avons tous recensés et nous en sommes venus à la conclusion qu’il devait y avoir 1200 à 1400 personnes dans les années 1800. Nous avons estimé le nombre d’enfants à 240; il y en a 300 aujourd’hui. Dans ce temps-là, la population inuit aurait été de 1400 en tout et partout. Ils ont été emportés, les uns après les autres, dans les premiers temps que les Qallunaat sont arrivés ici. Cette découverte n’était pas agréable à faire, connaissant le nombre d’Inuit qui vivaient dans ce temps-là. Nous avons eu peur de perdre notre terre, pensant que quelqu’un allait nous la prendre. C’était une de nos grandes inquiétudes. Aujourd’hui, cent ans plus tard, la population de Pangnirtung compte environ 1400 à 1600 personnes.

    Meeka Mike, Pourvoyeur, traductrice et activiste inuit Partie 2 de 11

    Meeka Mike a grandi à Pangnirtung et a assisté l’anthropologue Mark Stevenson au moment où il travaillait sur un projet d’histoire orale au sujet de l’île de Kekerten, une ancienne station baleinière.Elle questionne ici l’impact de la période baleinière sur sa communauté.

  • W. Gillies Ross, professeur émérite de géographie de l’Université Bishop Dorothy Harley Eber, recherchiste en histoire orale inuit Partie 3 de 11

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    W. Gillies Ross
    La première expédition de William Penny fut un échec, mais la seconde fut un succès. Les années 1840 ne furent pas très productives dans la baie Cumberland, les baleiniers ne réussissant pas à coordonner leurs mouvements à la migration des baleines.

    On doit l’invention de l’hivernage des baleiniers à un équipage américain, celui du McLellan, dont une douzaine de membres passèrent l’hiver à Qimisuk. On trouve encore là un bâtiment carré en murs de pierre; je suis assez convaincu qu’il s’agissait de leur demeure. Ils utilisèrent les méthodes inuit et adoptèrent l’habillement inuit, mais ils avaient aussi avec eux leurs embarcations, leurs harpons et leur équipement de pêche. Cet hiver-là, ils attrapèrent environ dix-sept baleines.

    Ce fut ensuite au tour du capitaine Penny d’hiverner sur place, à bord de son navire. Il avait de l’expérience en ce domaine, acquise en 1850, alors qu’il dirigeait une expédition pour secourir Sir John Franklin. Il avait amené deux navires dans la baie de Lancaster, par le détroit de Barrow, où il les avait laissés prendre dans la glace, à proximité d’autres vaisseaux, tous à la recherche de Franklin. Fort de cette expérience, il décida de retenter l’expérience dans la baie de Cumberland, avec grand succès.

    Il profita immédiatement de la main-d’œuvre et de l’expertise des Inuit. L’équipage disposait de ses propres chaloupes pour la chasse, mais on se rendit compte qu’on pouvait en confier une ou deux à des équipages ‘esquimaux’, qui s’avérèrent très efficaces. Les marins n’offrirent pas d’argent aux Inuit, mais ils leur donnaient des marchandises, comme de la nourriture et du tabac.

    On trouve des ruines des stations baleinières de Penny à Kekerten, où il y a aussi un parc historique territorial. À partir d’une base située à Kekerten, Penny envoyait ses chaloupes de baleiniers jusqu’à la lisière des glaces, à une trentaine de kilomètres. Ils partaient avec tous les bateaux, ainsi que quelques tentes, dans lesquelles ils vivaient et cuisinaient. Lorsqu’ils apercevaient des baleines, ils partaient à leur poursuite, puis les ramenaient à la lisière ferme, les dépeçaient dans l’eau, retiraient la graisse qu’ils chargeaient sur des qamutiit pour tout ramener à Kekerten. Là, ils la remisaient à bord des navires. Penny disposait de 22 attelages de chiens sur qamutiit qui faisaient la navette tous les jours et de 200 Inuit à sa solde. L’idée d’hiverner sur place a merveilleusement réussi à Penny, qui fut imité par de nombreux navires, ce qui inaugura une nouvelle ère baleinière.

    Dorothy H. Eber

    L’époque des baleiniers a laissé tout un héritage qui marque encore aujourd’hui la vie des Inuit, incluant leur musique. Entre autres choses, les gens utilisent toujours les accordéons. Car autrefois, il y avait près de Cape Haven, une des stations baleinières, un endroit appelé Singaijaq où des maisons de bois avaient été abandonnées une fois la chasse à la baleine terminée. Une fois que les gens de Singaijaq eussent abandonné leurs maisons, ils y avaient laissé plusieurs accordéons. Ils les avaient laissés là tout l’hiver, de peur de les abîmer pendant leur voyage. Puis, pendant l’année, lorsqu’elles passaient dans le coin de Singaijaq, beaucoup de familles, en route pour la chasse dans différents endroits, s’arrêtaient là pour faire de la musique et danser des nuits entières au son des accordéons!

    Les gens laissèrent les accordéons dans les maisons de bois jusqu’en 1939, quand enfin ils comprirent que les baleiniers ne reviendraient pas. À partir de ce moment, les Inuit ont commencé à défaire le bois des maisons et à l’utiliser notamment comme planchers pour leurs tentes. J’avais fait une entrevue avec une femme dont la mère avait laissé ses accordéons dans une des maisons de bois et elle me raconta comment ils avaient finalement rapporté les deux accordéons. Le premier avait été ruiné en route par les enfants, mais le deuxième était resté en bon état pendant longtemps. La musique qui avait été entendue à bord des vaisseaux et dans les camps les avait marqués, voilà pourquoi on joue encore de l’accordéon au Nunavut.

    Pendant plusieurs années, les baleiniers écossais naviguèrent le long de la côte et un bon jour ils découvrirent la baie de Cumberland où ils se rendirent compte qu’ils pouvaient passer l’hiver en laissant leur bateau se prendre dans la glace. Il y eut de la chasse à la baleine là pendant plusieurs années, quelques quatre-vingt ans. Plus tard, ils construirent des stations baleinières qui allaient complètement changer le style de vie des Inuit. Les Américains finirent par les rejoindre et commencèrent à aussi y chasser la baleine. Plusieurs Inuit travaillaient soit pour les Écossais, ou soit pour les Américains.

    W. Gillies Ross, professeur émérite de géographie de l’Université Bishop Dorothy Harley Eber, recherchiste en histoire orale inuit Partie 3 de 11

    Le professeur Ross explique comment l’équipage du baleinier américain McLellan se rendit compte qu’ils avaient à passer l’hiver à la baie de Cumberland pour avoir du succès. C’est ce qu’ils firent en 1851 et ils tuèrent 17 baleines. William Penny suivit la même stratégie et construisit une station baleinière sur l’île de Kekerten. À partir de ce moment les baleiniers comptèrent de plus en plus sur les Inuit pour leurs opérations baleinières. Dorothy H. Eber raconte comment les Inuit ont conservé leurs accordéons dans une construction de bois à Cape Haven, longtemps après que les baleiniers soient partis.

  • Andrew Dialla, interprète, traducteur et guide touristique Partie 4 de 11

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    Andrew Dialla

    J’ai toujours su que je n’étais pas un vrai Inuk, même petit garçon : j’avais la peau blanche. À l’école, nous partagions les douches, et Billy et moi avions la peau blanche, alors que les autres enfants avaient la peau foncée typique aux Inuit. Ainsi, dès mon entrée à l’école, je me suis douté que j’avais un ancêtre Qallunaaq.

    Je questionnais ma mère à propos de notre grand-père. Elle répondait qu’il avait été un grand capitaine de navire de pêche à la baleine, que le père de mon père était un Blanc, que notre grand-père était un Écossais. Elle nous en parlait et nous montrait une photo. Nous avons toujours eu une photo de lui en vêtements de baleinier, portant une casquette, un cigare à la main. Il avait fière allure. Et, selon ma mère, c’était notre grand-père. Mon père n’en parlait jamais; seule ma mère nous racontait l’histoire de notre grand-père, un certain Taylor. Ma mère disait qu’il venait d’Écosse et qu’il visitait notre région, apportant des cadeaux à mon père, son fils : des vêtements, de la nourriture et, une fois, un gramophone.

    Mon grand-père m’obsédait. Je me demandais pourquoi il n’était jamais revenu, comment il avait pu ne jamais revenir. Était-il mort là-bas? Aucune idée. Avions-nous de la parenté là-bas? S’était-il remarié? Ou son bateau avait-il fait naufrage et il était mort en mer? Peut-être qu’il était impossible de le retracer? C’est ce que je croyais.

    Mon père ne parlait pas de son père, comme si nous n’avions jamais eu de grand-père paternel. Ce que nous avons su se limitait à l’histoire de ma mère. Enfant, je me disais qu’il devait y avoir un moyen de trouver des gens qui avaient travaillé avec lui. Notre grand-père était probablement décédé, mais peut-être pourrais-je trouver un enfant de ses hommes d’équipage. Je me contenterais de trouver quelqu’un qui puisse me parler de lui, me décrire comment il était.

    Andrew Dialla, interprète, traducteur et guide touristique Partie 4 de 11

    Jeune enfant, Andrew Dialla réalisa très tôt que lui et son frère avait la peau beaucoup plus pâle que leurs compagnons de classe. Après avoir parlé à sa mère, Andrew se rendit compte que son grand-père avait été un capitaine écossais du nom de John Carrington Taylor. Pendant plusieurs années de sa vie, Andrew entreprit d’écrire en Écosse et continua les recherches de sa famille éloignée.

  • Andrew Dialla, interprète, traducteur et guide touristique Partie 5 de 11

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    Andrew Dialla

    On nous racontait que notre grand-père était un blanc d’Écosse. Il fallait absolument que je sache ce qu’il en était devenu. Tout au long de mon enfance, j’ai voulu le savoir, intensément. Lorsque je suis allé étudier à Iqaluit, j’ai eu accès à plus de livres et de documents, dont des livres sur l’époque de la chasse à la baleine. C’est alors que j’ai commencé à découvrir ce qu’ils étaient venus faire chez nous. Je me suis mis à la recherche d’adresses de journaux anglais et écossais, ce que j’ai fait pendant plusieurs années. Chaque fois qu’un Anglais ou qu’un Écossais était de passage, je le rencontrais pour lui demander les adresses des journaux de leur ville, pour que je puisse leur écrire. Au fil des ans, j’ai écrit de nombreuses lettres, me présentant brièvement et demandant à savoir si mon grand-père avait des descendants encore en vie. Je n’ai jamais reçu de réponse. Non, en fait, j’en ai eu une d’un prêtre anglican à la retraite, probablement un vieil homme, du nom de Gavin. Il fut le seul à m’écrire, mais sa lettre n’avait rien d’agréable. Tout ce qu’il disait, c’est que le nom Dialla est un abâtardissement de Taylor! Un nom qu’adoptaient les garçons sans père. C’est tout ce que les anglicans ont eu à me dire; je ne les ai pas gardés dans mon cœur par la suite. J’ai donc cherché ailleurs. Dans mes déplacements, chaque fois que je rencontrais des gens dont le nom de famille était Taylor, je leur demandais s’ils connaissaient leur arbre généalogique. Beaucoup plus tard, j’ai compris à quel point les Taylor étaient nombreux dans le monde… et à quel point j’étais naïf de croire que je pourrais rencontrer un parent ainsi, par hasard, après une si longue séparation.

    Avec la dissémination d’Internet, mes recherches ont commencé à porter fruits. On trouve de nombreux sites de recherche généalogique s’adressant aux personnes qui se questionnent sur leurs ancêtres. Ce sont de bons sites, mais ils ne m’ont été d’aucune utilité. Ils fonctionnaient tous de la même manière : je faisais ma recherche, puis le site me disait qu’il avait recensé tant de noms et que, pour consulter la liste, je devais d’abord donner mon numéro de carte de crédit et payer. C’était décourageant.

    Un jour, je suis tombé sur un site fantastique ou j’ai trouvé, sur une même page, plus d’une vingtaine d’adresses de journaux. J’ai envoyé la même lettre à toutes ces adresses, essentiellement : « Je m’appelle Andrew Dialla et mon grand-père était le capitaine John Carrington Taylor. Si vous le connaissiez ou si votre grand-père le connaissait, j’aimerais savoir quel genre d’homme il était. » Aucune réponse. De mon côté, j’ai continué à surveiller de temps en temps l’apparition de nouveaux sites généalogiques.

    Puis, il y a deux ans, en décembre, j’ai reçu une lettre d’Écosse… non, d’Angleterre en fait. Elle était signée John McGuinn et commençait par la phrase « John Taylor était mon grand-père; j’ai grandi dans sa maison. » Je débordais de joie; j’ai même hurlé de plaisir! Par contre, toujours dans sa lettre, John m’expliquait qu’il croyait peu probable que son grand-père ait fait cela à des Inuit, parce que c’était un homme bon. Nous avions deux photos de mon grand-père, de cet homme que nous reconnaissions comme notre grand-père. Je les ai numérisées, puis les ai envoyées à John par courriel. Voici ce qu’il m’a répondu : « J’ai ouvert les photos et, à première vue, je n’ai pas cru qu’il s’agissait de mon grand-père. Cependant, lorsque ma mère et ma femme les ont regardées, ma mère a déclaré immédiatement ‘C’est papa’. » J’étais emballé! J’avais déjà dit à John que, s’il ne me croyait pas, j’étais prêt à fournir un échantillon de sang ou de salive pour faire un test d’ADN. À la vue des photos, John m’a dit que ce n’était pas nécessaire, que j’étais bien son cousin! J’étais très heureux. Il est donc mon cousin et nous nous appelons ainsi l’un et l’autre.

    Andrew Dialla, interprète, traducteur et guide touristique Partie 5 de 11

    Après des années à écrire des lettres en Angleterre et en Écosse à la recherche de la famille de son grand-père, Andrew Dialla finit par avoir une réponse. John McGuinn d’Angleterre lui répondit, expliquant qu’il était le petit-fils du capitaine John C. Taylor. John et Andrew découvrirent qu’ils étaient cousins.

  • Meeka Mike, Pourvoyeur, traductrice et activiste inuit Partie 6 de 11

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    Meeka Mike

    Je m’appelle Meeka Mike et je suis né à Pangirtung. J’ai travaillé avec l’anthropologue et archéologue Marc Stevenson, sur l’île de Kekerten, avant que ça devienne un parc historique. Marc y interviewait les aînés qui étaient nés dans le temps des baleiniers. Notre travail consistait à fouiller les sites de qammait de certaines familles. J’y ai rencontré des aînés qui avaient plus de 80 et 90 ans. On leur a posé des questions sur la période où les baleiniers venaient dans la baie de Cumberland.
    J’ai fait beaucoup de choses dans mon jeune âge. Les archéologues avaient engagé quelques Inuit pour faire la fouille des qammait appartenant aux familles qui vivaient par ici. Quand nous n’étions pas au travail, nous allions rencontrer les aînés qui venaient examiner les sites. Je les ai approchés pour leur demander s’ils savaient où se trouvaient les qammait de la famille de ma grand-mère et de mon grand-père. Ils m’y ont emmené.
    Nous avons compté autour de 35 à 40 qammait. J’ai interviewé les aînés, mais je ne les ai pas enregistrés. Je faisais ça dans mes temps libres.
    Si nous nous fions au nombre de qammait qu’il y avait dans ce temps-là, il a dû y avoir une centaine de personnes qui vivaient là. Il y en avait pourtant de 300 à 400 au milieu des années 1800.
    Nous avions comme mission de déterrer les sentiers, certains qammait et de demander aux aînés ce qu’ils avaient pensé de leur entrevue avec Mark Stevenson. Mark travaillait avec nous et avec tous les traducteurs. Il était très intéressant d’entendre parler du temps des baleiniers, des méthodes qu’ils utilisaient et de la façon dont ils s’organisaient. Les épisodes concernant la chasse à la baleine boréale sur la banquise étaient aussi fascinants. J’ai appris beaucoup de choses. C’était aussi intéressant de voir que c’étaient les hommes qui possédaient ces connaissances.
    Plusieurs ours polaires sont venus nous visiter lorsque nous faisions nos fouilles. Dans la deuxième année, tous les jours ou tous les deux jours, un ours polaire venait à passer. Il y avait aussi des faucons qui se posaient toujours aux mêmes endroits.
    Ils nous ont aussi emmenés sur des sites à Qaqqaliarvik, une montagne d’où l’on peut voir très loin, pour nous raconter une histoire sur la manière dont ils pêchaient les bélugas, près du littoral situé une soixantaine de mètres (200 pieds) plus bas. Puis, ils nous ont emmenés sur des sites où les bateaux avaient l’habitude de naviguer et ils nous ont conté ce qui était arrivé à chacun d’entre eux. Nous pouvions voir quelques épaves de bateau à marée basse, mais nous ne pouvions pas leur toucher. Il y en avait une au large de Kekerten qui était difficile à voir, toute recouverte de boue qu’elle était. Il y a longtemps que j’y suis allé et je ne saurais vous dire dans quel état elle se trouve aujourd’hui.
    On raconte que tout le monde s’entraidait du temps que les Inuit chassaient la baleine boréale sur la banquise, sans l’aide des baleiniers qallunaat. Les baleiniers, eux, chassaient chacun dans leurs camps. Il ne restait littéralement que les femmes dans les camps inuit, à l’exception des jeunes garçons et des enfants. La grosseur de la banquise variait d’année en année, de saison en saison. Ils racontaient que la baie de Cumberland était l’endroit préféré des baleines à cause de toute l’étendue d’eau et que les hommes chassaient presque à longueur d’année, selon les conditions au milieu de l’hiver.

    Meeka Mike, Pourvoyeur, traductrice et activiste inuit Partie 6 de 11

    Meeka Mike raconte ce qu’elle a appris au cours du projet d’histoire oral sur Kekerten dirigé par l’anthropologue Mark Stevenson.

  • Meeka Mike, Pourvoyeur, traductrice et activiste inuit Partie 7 de 11

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    Meeka Mike

    Les aînés se faisaient poser des questions sur comment l’arrivée des baleiniers avait changé le mode de vie des Inuit. Ils parlaient de la maladie que ceux-ci avaient amenée et comment les femmes allaient chasser le phoque au printemps à la limite de la glace de mer pendant que les hommes chassaient les baleines boréales. Les Inuit ne chassaient pas seulement les baleines, ils chassaient absolument tout ce qu’ils pouvaient attraper, spécialement si ça pouvait servir à faire de l’huile. À cause de ça, ils pouvaient marchander pour des couteaux à neige, de la nourriture en boîte, du tabac, et des sacs de thé. Les femmes ne faisaient pas qu’être nourries, elles avaient aussi leurs responsabilités. On les emmenait avec les hommes pour coudre des vêtements et les marchander. Il y avait des vêtements de rechange pour les hommes au cas où quelque chose de grave leur arriverait. Les Inuit ont gardé les Qallunaat en vie en les aidant à rester au chaud et en faisant autre chose dont on ne se souvient plus.

    On parlait beaucoup des outils de métal. Ils parlaient d’un fusil à harpon, ou d’un fusil à explosif, qui était dangereux. Ils parlaient de choses qu’ils avaient vu pour la première fois, comme la nourriture qui venait des Qallunaat.

    L’époque où les Inuit se convertirent au christianisme survint quand les missionnaires vinrent au Nord pour convertir les Inuit à la croyance en Dieu. Je ne peux pas me souvenir de tout de l’ancien mode de vie des Inuit. On ne vit plus comme ça. La conversion à Dieu était une des choses dont les Inuit discutaient quand la vie se mit à changer.

    Les gens ont besoin de savoir l’histoire des baleiniers qui sont venus ici et des premiers visiteurs qallunaat. Nos enfants ont besoin de savoir et de comprendre ça. Ils doivent respecter le mode de vie des Inuit et ce qui était important pour eux. Aujourd’hui, ce n’est plus la même chose que quand j’ai grandi. Il y a des dépanneurs et plus de services pour eux. Ils peuvent jouer à plus de jeux. Ils ont besoin de comprendre la relation entre les Inuit et les Qallunaat, et entre autres, les bonnes histoires au sujet des endroits où ils habitaient. On nous a toujours éduqué au sujet de la terre où vivaient nos ancêtres auparavant et nous visitons encore ces endroits. Même si on ne les visitait pas tous, on nous racontait toujours où et comment ils vivaient. Les Inuit doivent connaître l’aventure des baleiniers qui sont venus jusqu’ici, et ils doivent savoir que ce n’est pas vrai que les Qallunaat ont été les premiers à explorer le Nord.

    Meeka Mike, Pourvoyeur, traductrice et activiste inuit Partie 7 de 11

    Meeka Mike explique l’importance pour les jeunes générations d’Inuit de comprendre le mode de vie de leurs ancêtres et leurs premières rencontres avec les Qallunaat et les baleiniers.

  • Etuangat Aksayook (1901-1996) Un aîné de la baie de Cumberland Contribution de la Inuit Broadcasting Corporation Partie 8 de 11

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    Etuangat

    Intervieweur :
    Vous avez grandi à Kekerten, à une époque où on y faisait encore de la chasse à la baleine. Que pouvez-vous nous raconter sur les baleiniers écossais ou même américains? Peut-être en commençant par leur arrivée dans votre région. Que vous rappelez-vous des baleiniers?

    Etuangat :
    Je n’ai jamais connu les Américains. J’en ai seulement entendu parler, même si les vieux bâtiments n’étaient pas loin – les lits se trouvaient encore à l’intérieur, au grenier. C’est ce qui restait quand je suis arrivé. Je m’en souviens un peu, mais vraiment pas beaucoup. Ils dormaient dans la pièce du haut. Je n’ai jamais eu affaire à eux. Il ne restait d’eux que des histoires; il ne restait plus de Qallunaat américains à ce moment-là.

    Intervieweur :
    Alors, comment arrangeait-on la station baleinière de Kekerten?

    Etuangat :
    L’autre groupe que j’ai connu rassemblait son équipement pour le mettre dans des conteneurs et le faire sécher. Ils faisaient cela chaque été, début août. On rassemblait l’équipement de pêche et on entassait tout dans les bateaux. J’ai fini par comprendre qu’ils procédaient ainsi chaque année. On amenait les bateaux devant la maison, on les vidait et mettait leur contenu dans des barils. On alignait ensuite les bateaux en rang. Quelques personnes restaient derrière pour travailler pour les baleiniers, mais pas beaucoup, même pas dix. On laissait ceux qui devaient travailler derrière, sur l’île. Ces gens repeignaient les bateaux, qui avaient déjà servi pour la chasse du printemps. Les bateaux restaient là jusqu’à l’arrivée des navires. Je me souviens avoir vu les navires. Ces personnes étaient les seules à travailler à la station pendant l’été, tout l’été d’ailleurs. Il n’y avait parfois que six personnes.

    Intervieweur :
    Les baleiniers écossais venaient-ils ici seulement pour l’été, pendant la saison de navigation, ou restaient-ils tout l’hiver?

    Etuangat:
    Du temps que j’étais là, ils n’ont jamais passé l’hiver, mais on m’a dit qu’ils avaient l’habitude de le faire avant ma naissance. Avec le recul, il semble que je sois né à une époque où certains baleiniers hivernaient, mais je n’ai jamais entendu parler qu’ils passaient l’hiver ici. Mais je suis né à une époque où ça se faisait encore.

    Intervieweur :
    Quel âge aviez-vous lorsque vous avez commencé à accompagner les baleiniers? Étiez-vous adolescent?

    Etuangat :
    Je n’étais même pas adolescent. J’étais encore trop jeune pour pêcher la baleine, mais je chassais d’autres animaux avec les gars. Cela dit, je les accompagnais seulement à titre d’aide. On m’a pris dans un équipage baleinier par manque de main-d’œuvre. Ils ont donc essayé de m’apprendre. Le chef, Angmarlik, m’enseignait.

    Intervieweur :
    Angmarlik?

    Etuangat :
    Oui, Angmarlik.

    Intervieweur :
    Angmarlik a-t-il toujours été le chef des chasseurs de baleines?

    Etuangat :
    Oui, du temps que j’étais là, il a toujours été le chef, même en présence de Qallunaat, mais ces derniers semblaient surtout surveiller la nourriture des Blancs.

    Intervieweur :
    Le Qallunaaq?

    Etuangat :
    Oui, le Qallunaaq, il ne semblait pas s’occuper de l’équipement de chasse à la baleine ou au phoque, ou même des munitions. Pour l’équipement extérieur, Angmarlik était le chef incontesté.

    Intervieweur :
    Lorsque vous avez commencé à remarquer les baleiniers, quand vous étiez petit garçon, que faisiez-vous lorsqu’ils allaient chasser la baleine?

    Etuangat :
    Avant de me joindre à eux, je faisais ce qu’un petit garçon normal faisait à l’époque. Et lorsque j’ai commencé à chasser avec eux, leur équipement était rendu en bien mauvais état…

    Etuangat Aksayook (1901-1996) Un aîné de la baie de Cumberland Contribution de la Inuit Broadcasting Corporation Partie 8 de 11

    Etuangat Aksayook (1901-1996) se souvient de la présence des derniers baleiniers écossais à la station baleinière de Kekerten au début du siècle dernier.

  • Etuangat Aksayook (1901-1996) Un aîné de la baie de Cumberland Contribution de la Inuit Broadcasting Corporation Partie 9 de 11

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    Etuangat :
    Les carabines étaient en mauvais état. J’étais forcé d’utiliser la vieille carabine de mon père, mais, souvent, je ne trouvais pas de munitions. Lorsque je suis devenu membre de l’équipage baleinier, j’avais peu d’expérience à la rame – en fait, je n’avais même pas fini de grandir et, à l’époque, la rame représentait le seul mode de transport. J’ai dû voyager en bateau à rames; c’était un des durs côtés de la vie d’équipage.

    Intervieweur :
    On pourchassait les baleines sans moteur?

    Etuangat :
    Oui, il n’y avait pas de bateau à moteur quand j’étais garçon. Seul le grand navire annuel avait un canot à moteur. C’est le premier bateau ordinaire à moteur que j’ai vu.

    Intervieweur :
    Comment faisait-on pour rattraper les baleines sans moteur?

    Etuangat :
    Si elles ne remarquaient rien d’étrange, les baleines restaient là. Elles flottaient tranquillement, en bougeant un petit peu quand il n’y avait pas de vent. On pouvait facilement s’approcher d’elles quand elles n’essayaient pas de se sauver. Lorsqu’elles plongeaient, nous attendions patiemment qu’elles refassent surface. Vous comprenez le mot qamajuq?

    Intervieweur :
    Je n’ai aucune idée de ce que cela signifie.

    Etuangat :
    Attendre ou espérer que cela refasse surface. Pendant ce temps, nous nous préparions. Nous attachions la corde et la pointe au harpon. Lorsque tout était prêt, il ne restait plus qu’à attendre. En eau calme, sans vent, il fallait utiliser des avirons, parce que les rames éclaboussent trop et les baleines les entendent.

    Intervieweur :
    Alors, on s’approchait lentement à l’aviron?

    Etuangat :
    Oui, en eau calme. Autrement, si la mer était agitée et qu’il y avait des vagues, ils utilisaient les rames. On avait ordonné à mon groupe de ramer sans cesse! Nous ramions très fort pendant que la baleine était à la surface. Une fois, j’étais dans un équipage et la baleine que nous pourchassions se trouvait juste à côté de nous. On m’a fait changé de place parce que je me trouvais là où on garde les cordes. J’ai donc dû me déplacer et j’étais figé devant la baleine. On me criait de ramer, mais je ne faisais que regarder la baleine. On me criait « Allez, rame! Plus fort! » J’étais peut-être trop jeune ou trop naïf. Puis la baleine était là, très près, et on a pu la harponner facilement. Puis la corde se dévidait lentement; cela prenait un certain temps avant qu’elle ne se tende. Elle était attachée à l’avant du bateau par un nœud coulant, également attaché à la longue corde principale. Celle-ci passait dans une boucle à l’avant. Lorsque la première corde se tendait, ça donnait un sacré coup!

    Intervieweur :
    À cause de la traction?

    Etuangat :
    Oui, la traction soudaine de la baleine. Et on ne se tenait pas près de la corde lorsque le nœud atteignait la boucle à l’avant. Le conducteur du bateau était occupé à garder la corde bien droite; elle faisait le tour du bateau. Il la tenait comme ceci.

    Intervieweur :
    Il la tenait simplement comme ceci?

    Etuangat :
    Oui, parce qu’elle faisait comme ceci, elle passait là, alors que cette section faisait comme cela. Pendant ce temps, un autre homme versait de l’eau de mer sur la corde.

    Intervieweur :
    Il versait de l’eau sur la corde?

    Etuangat :
    Oui, il recueillait de l’eau de mer et, chaque fois que le bateau ralentissait, on pouvait voir de la fumée s’élever de la partie du bateau où la corde faisait le tour, et ça allait très vite. L’autre bateau accompagnait le bateau avec la baleine, pour ne pas demeurer à l’arrière.

    Intervieweur :
    Donc, Angmarlik était le seul à harponner la baleine?

    Etuangat :
    Quelqu’un d’autre… Kullu; Kullu avait harponné celle-là.

    Intervieweur :
    Quel poste occupait Angmarlik?

    Etuangat :
    Oui, il était de la partie, il en ferait partie, et il avait été harponneur pendant longtemps.

    Etuangat Aksayook (1901-1996) Un aîné de la baie de Cumberland Contribution de la Inuit Broadcasting Corporation Partie 9 de 11

    Etuangat Aksayook (1901-1996) explique l’art de chasser la baleine boréale.

  • Simatuk Michael, journaliste, Inuit Broadcasting Corporation Joavie Alivaktuk, guide touristique Contribution de la Inuit Broadcasting Corporation Partie 10 de 11

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    Joavie Alivaktuk

    Joavie :
    Nous allons nous arrêter à divers endroits pour que je vous explique ce qu’on y faisait. Je vais vous raconter ce que nos aînés nous disaient.

    Intervieweur :
    Allons-y.

    Joavie :
    Je raconte cette histoire à toutes sortes de gens, dont des Qallunaat. En fait, ce sont surtout des Qallunaat qui viennent ici, bien que nous recevions aussi quelques Inuit. Les Qallunaat sont plus nombreux en été, mais ils ne viennent pas ici l’hiver.

    Intervieweur :
    Plus personne ne vit ici?

    Joavie :
    Non, plus maintenant. Il y a un camp habité près d’ici, où des gens passent l’hiver, mais il ne fait pas partie de l’île.

    Intervieweur :
    Il y a des moustiques, n’est-ce pas?

    Joavie :
    Oui, c’est l’un de ces endroits où on trouve habituellement beaucoup de moustiques. C’est un vieux campement; il y a beaucoup de végétation. Comme je vous l’ai dit, nous allons nous arrêter à divers endroits pour que je vous en parle, mais je dois d’abord vous avertir, comme je le fais avec tous les visiteurs qallunaat : si vous voyez quelque chose qui a l’air vieux, ne le ramassez pas. Nous voulons que les générations futures puissent observer ces vestiges du passé. Ces artefacts appartiennent à la collectivité. Je demande aussi aux gens ne pas laisser de détritus; il y a une poubelle à bord du bateau. Nous tentons de garder l’endroit propre; nous ne voulons pas y voir de trucs comme ceci. Le but est de conserver toutes ces choses pour toujours. Je demande aussi aux gens de demeurer sur le trottoir, parce qu’il y a des artefacts fragiles affleurant à la surface. Allons-y, je vous raconterai en chemin.

    L’huile de baleine était expédiée par bateau. À l’époque, c’est cette huile qui motivait la chasse à la baleine. Cette région était un chantier important; voici des fanons attachés ensemble et prêts à être expédiés. Il y avait toujours quelque chose à réparer et c’est ce que fait cette personne. Ici, on a des bateaux couchés à l’envers. Ce sont des baleinières. On peut voir les planches qui servaient à les tirer sur la berge; plus tard, nous pourrons aller les regarder plus près. N’hésitez pas à me poser des questions durant nos arrêts.

    Intervieweur :
    Oui, qu’en est-il des gens qui travaillaient sur la berge? Les Inuit servaient d’aides aux Qallunaat? Étaient-ils d’abord recrutés ou se trouvaient-ils simplement déjà là? Bref, comment les baleiniers qallunaat et les Inuit du coin se retrouvaient-ils ensemble?

    Joavie :
    Lorsqu’il y avait des habitants ici, avant la pêche à la baleine, ils étaient dirigés par un Inuk, le chef. C’est ainsi que ça se passait ici. Ce n’était pas juste les Qallunaat qui pêchaient de leur côté ou les Inuit, du leur. Ils pêchaient les baleines ensemble, ils s’entraidaient. Les pêcheurs qallunaat ne s’intéressaient pas réellement à la viande de baleine, que les Inuit, eux, consommaient, surtout le maktak (la peau de la baleine). Deux parties de la baleine intéressaient les Qallunaat : la graisse et les fanons. Bon, ces choses ici peuvent nous aider à imaginer ce que faisaient nos ancêtres. Là-bas… Je vous raconterai la suite en bas. Il y aussi des choses à voir par ici.

    Intervieweur :
    À Kekerten, aujourd’hui, on peut voir les objets abandonnés sur place, les choses que les gens utilisaient à l’époque, la manière dont ils vivaient. Mais ces choses devant nous, ces ossements, ce sont des os de baleine boréale?

    Joavie :
    Oui, ce sont des os de baleine boréale. Voici l’omoplate d’une petite baleine et une partie de sa mâchoire inférieure. On voit qu’elle a été sciée en deux, parce qu’à l’époque, les os de baleine avaient plusieurs utilités. On s’en servait pour faire des poteaux de tente, des patins de traîneau et des traverses. Plus tard, quand les Inuit ont fondé des coopératives, on récoltait les os pour les sculpter et gagner quelques sous. C’est pourquoi il reste si peu d’ossements à Kekerten. Les Inuit les utilisaient.

    Simatuk Michael, journaliste, Inuit Broadcasting Corporation Joavie Alivaktuk, guide touristique Contribution de la Inuit Broadcasting Corporation Partie 10 de 11

    Il s’agit d’une visite guidée de la station baleinière de Kekerten, maintenant devenue un parc territorial du Nunavut.

  • Simatuk Michael, journaliste, Inuit Broadcasting Corporation Joavie Alivaktuk, guide touristique Contribution de la Inuit Broadcasting Corporation Partie 11 de 11

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    Joavie :
    Oui, les fanons entraient dans la fabrication de parapluies, de fouets pour chevaux et de corsets pour rentrer le ventre. J’imagine que les plus gros Qallunaat souhaitaient avoir l’air mince et que c’est pour cela qu’ils utilisaient des corsets. On n’utilisait pas cela ici. On prélevait la graisse qu’on traitait à cet endroit. On mettait les gros morceaux de graisse dans ces kittuunat (de grandes casseroles carrées)… c’est ainsi qu’on les appelait : kittuunaq. À cette époque de l’année, si on capturait une baleine, on gardait sa graisse dans ces grandes casseroles, pour laisser l’huile en sortir en attendant que le navire arrive. Ce procédé était plus long. On mettait toujours les gros morceaux dans ces récipients. Cela dit, on fondait aussi la graisse, coupée en plus petits morceaux, dans ces deux chaudrons qu’on faisait bouillir sur un feu de camp. Cette technique était beaucoup plus rapide. Puis, on coulait l’huile ainsi obtenue dans des barils qu’on expédiait ensuite dans les pays Qallunaat. Là-bas, l’huile était traitée pour servir de lubrifiant à machinerie, d’huile à lampe et même de savon. Elle avait plusieurs usages. Les Inuit utilisaient aussi les os de baleine pour faire des patins et des traverses de kamotiit, ainsi que des embouts d’aviron. Donc, les os servaient sur place, ainsi que la viande, qu’on cuisait parfois sur le feu de camp ou qu’on faisait sécher. C’était la nourriture des Inuit et de leurs chiens. Ainsi, à l’époque, toute la baleine était utilisée. Les Inuit chassaient la baleine avant l’arrivée des prospecteurs d’huile. Elle a pris fin seulement après l’arrivée de ceux-ci.

    Interviewer :
    Qu’est-ce que c’est que ça?

    Joavie :
    Aussi par là, nous allons voir d’autres choses. Ici, c’était des postes de travail.

    Intervieweur :
    Et ceci, on dirait un vieux site de tente. Est-ce la fondation d’anciennes maisons?

    Joavie :
    Oui, les Américains travaillaient ici. Ils ont érigé des bâtiments qui servaient aussi d’habitation pour leurs travailleurs et de lieu de travail. Nous sommes maintenant à l’endroit où étaient situés les bâtiments des Américains. Il y aussi un drapeau là, mais on ne le voit pas bien d’ici. Les Américains étaient ici en 1860, quand leur drapeau comptait 26 étoiles. Aujourd’hui, il en a 52, parce qu’il y a 52 états américains.

    Intervieweur :
    Et ceci, est-ce l’emplacement d’un vieux qammaq?

    Joavie :
    Oui, c’est bien cela. La personne qui habitait ici habite maintenant Pangnirtung. Vous vous demandez probablement où sont passés les vieux bâtiments. L’endroit où nous nous tenons présentement est le site d’un ancien qammaq qui était fait de vieux bois de bateaux et de vieux bâtiments. À l’époque, nos ancêtres inuit ramassaient tout ce qu’ils trouvaient, des morceaux de bois, et ils ne laissaient rien derrière eux qui leur était cher. Ce qammaq était aussi fait en partie de bois récupéré sur de vieux navires et de ce que les Qallunaat avaient laissé derrière eux. Ces pièces de métal proviennent de vieux navires; d’autres pièces proviennent de vieux bâtiments Qallunaat. À leur départ, les Inuit ont emporté avec eux certains des bâtiments.

    Intervieweur :
    Celui-ci, quand l’aurait-on abandonné?

    Joavie :
    Probablement autour de 1925 ou 1926, quand on a cessé de vivre ici.

    Intervieweur :
    Qui habitait ici à l’époque?

    Joavie :
    Ce fut le premier qammaq de notre cher aîné Etuangat, de Pangnirtung. Il est né ici et a passé son enfance ici.

    Simatuk Michael, journaliste, Inuit Broadcasting Corporation Joavie Alivaktuk, guide touristique Contribution de la Inuit Broadcasting Corporation Partie 11 de 11

    Il s’agit d’une visite guidée de la station baleinière de Kekerten, maintenant devenue un parc territorial du Nunavut.

  • Le détroit d'Hudson
  • L’Honorable Ann Meekitjuk Hanson, Commissaire du Nunavut Partie 1 de 2

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    Ann Meekitjuk Hanson

    J’ai entendu beaucoup d’histoires sur Kimmirut puisque j’y ai déjà habité. En fait, je suis née pas très loin de là. Je vous ai d’ailleurs parlé de mes ancêtres qui ont aidé les baleiniers qui venaient là pour chasser la baleine.
    Kimmirut fut une des premières colonies quand les baleiniers ont commencé à venir ici. Nous entendons souvent des histoires sur les baleiniers qui cherchaient à se faire aider des Inuit. Il n’y a là rien d’étonnant puisque les Inuit savaient comment et où aller chasser, qu’ils connaissaient le territoire, les rivières, les lacs, ainsi que tout ce qui les entourait. Ils ont aidé les baleiniers à survivre puisqu’ils auraient bien pu se perdre ou encore mourir de froid ou de faim s’ils ne l’avaient pas fait.
    Les hommes n’étaient pas les seuls à donner un coup de main : les femmes faisaient tout le travail avec les chiens. Elles cousaient aussi les kamiks et les vêtements que les hommes emportaient avec eux à bord des navires qui partaient pour la chasse.
    Au moment où ils attendaient avec espoir le retour des baleiniers, l’été s’installait. Pour attendre le retour du navire, les gens se rassemblaient tous à un même endroit, sur une colline. Une personne devait rester en haut de la colline pour voir le navire arriver. Les gens se relayaient, chacun leur tour, pour y faire le guet.
    On racontait que nos ancêtres pouvaient sentir la fumée des navires, bien avant de les voir. Ils pouvaient même dire s’il arriverait dans un jour ou deux.
    C’était tellement fascinant d’entendre les histoires de nos aînés quand nous étions enfants! Ils parlaient de leur passé et de leurs ancêtres. Je vous ai déjà parlé d’Annie Kimilu, Johnnibo et Kallarjuk. Le père de Kallarjuk était chasseur de baleine et capitaine de bateau. Je ne suis pas certaine s’il travaillait pour les Écossais ou les Américains. Mais je sais qu’il avait un père qallunaq et que nos ancêtres, ainsi que d’autres membres de la famille étaient des baleiniers.
    Il est fort intéressant d’entendre des histoires sur les baleiniers qui se trouvaient à Kimmirut dans ce temps-là, même encore aujourd’hui. Un des membres éloignés de la famille, Timilaaq, racontait de drôles d’histoires sur les baleiniers de Kimmirut et aimait rapporter ce qu’il avait entendu.
    Il y a eu un temps où les Inuit convoitaient tout ce que les blancs possédaient : les tasses, les bouilloires, les harpons en acier, les couvertures. Ils lorgnaient sur tout ce qui appartenait aux blancs. Certains allaient même jusqu’à échanger leurs femmes avec les capitaines, les propriétaires de bateau ou avec n’importe quelle personne de race blanche. Quand un homme blanc désirait une femme pour un soir, il n’avait qu’à faire une demande à son mari. Il leur offrait un peu de tabac, quelques couvertures ou à peu près n’importe quoi. Voilà ce que racontait Timilaaq et nous trouvions cela très drôle.

    L’Honorable Ann Meekitjuk Hanson, Commissaire du Nunavut Partie 1 de 2

    La population de Kimmirut a eu une histoire co-opération et de socialisation avec les baleiniers. Ann Meekitjuk Hanson a vécu à Kimmirut et comme enfant a entendu beaucoup d’histoires au sujet de l’époque des baleiniers.

  • W. Gillies Ross, professeur émérite de géographie de l’Université Bishop Fred Calabretta, Conservateur du Musée de Mystic Seaport Dorothy Harley Eber, recherchiste en histoire orale inuit Parti

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    Fred Calabretta

    L’ouverture de la baie d’Hudson à la pêche à la baleine en 1860 constitua un événement majeur. Si deux des navires provenaient de New Bedford, ils étaient commandés par des capitaines baleiniers de New London. L’un des capitaines, Christopher Chapel, avait servi sur le McLellan. De 1860 au début des années 1890 (qui marque la fin de l’ère baleinière à New London), la pêche baleinière dans l’Arctique de l’Est est à l’origine de la moitié des voyages effectués par des baleiniers de New London et de leurs revenus aussi. C’est dire son importance à l’échelle locale.

    Le capitaine George Comer naquit en 1858, à Québec. On connaît très peu de choses de ses premières années. Apparemment, son père était marin et disparut en mer peu après sa naissance. Sa mère était originaire d’Angleterre. Pour une raison inconnue, elle se retrouva aux États-Unis. Elle aurait connu des épreuves très difficiles.

    Ainsi, George Comer grandit sur une ferme, où il besogna jusqu’à ce qu’il ait 17 ans, en avril 1875. Il quitta alors la ferme, pour des raisons inconnues, se rendit à New London à pied, puis s’embarqua sur une baleinière arctique. Ce fut le début de sa carrière de baleinier et de marin, ainsi que son baptême de l’Arctique.

    Comer saisit l’occasion pour devenir capitaine, en 1895, à bord du navire Era à bord duquel il avait acquis tant d’expérience. Il se rendit dans la baie d’Hudson, où il se spécialisa, y retournant année après année.

    Au début des années 1890, il ramassa des plantes dans la baie d’Hudson et le détroit d’Hudson. Puis, il commença à se tourner vers ce qui devint éventuellement l’œuvre de sa vie: l’étude et la documentation des Inuit. Il s’y mit de manière informelle d’abord, en recueillant quelques trucs et acquérant des objets culturels. L’année 1897 marqua un tournant dans sa vie: un dénommé Franz Boas, père fondateur de l’anthropologie nord-américaine et une sommité dans ce domaine, contacta le capitaine Spicer pour obtenir des renseignements sur les Inuit de l’Arctique de l’Est. Spicer informa Boas qu’il avait pris sa retraite et le redirigea vers le capitaine Comer.

    Boas lui passa une commande plus spécifique : « Prenez des photographies. Faites des enregistrements sonores. Faites des plâtres vivants de visages Inuit. » Cela permit d’étayer la documentation. Comer nota en détail les traditions Inuit. Il recueillit contes, faits d’histoire orale et renseignements sur l’expédition Franklin, dessins, cartes, tout ce qu’il pouvait trouver. L’essentiel de ses collections se retrouva au Musée américain d’histoire naturelle, qui, en 1907 ou 1908, possédait la plus grosse collection arctique au monde, collection acquise essentiellement de Comer et de Robert Peary. Ces activités firent de Comer un anthropologue, une seconde carrière qui se greffa à ses voyages lucratifs de baleinier.

    Dorothy H. Eber

    J’ai connu une personne merveilleuse qui s’appelait Leah Arnaujaq et qui vécut une partie de sa jeunesse sur les navires baleiniers. Elle venait de Repulse Bay, où habitent encore ses descendants. Elle parlait souvent du capitaine américain George Comer, même si elle connaissait davantage les frères Alexander et John Murray, tous deux capitaines. Apparemment, elle était la fille d’Alexander Murray, mais elle disait être beaucoup plus proche de John Murray, qu’on surnommait « Cross-eyes » à cause de son œil artificiel. Comer, lui, avait été surnommé angakkuq par les Inuit, un nom qui veut dire chaman, parce qu’il étonnait tout le monde avec les photographies qu’il prenait à bord de son vaisseau (d’ailleurs, les photographies de Comer documentent de façon formidable la vie inuit de ce temps-là.). En entendant parler de lui, Leah s’était exclamé : « Oh, Comer! Angakkuq! Il pouvait faire apparaître ces photographies sur un simple bout de papier! Il a été très bon pour les Inuit. » Les capitaines Comer, John et Alexander Murray avaient chacun leur propre équipage quand leurs navires étaient ici. Tandis qu’entre eux, les Inuit gardaient de bonnes relations (la plupart étant d’ailleurs parents), ils ne se côtoyaient pas du tout pendant la chasse à la baleine. « Les capitaines avaient toujours un peu peur que les autres capitaines partent avec leurs hommes. Ils n’étaient pas ennemis, mais à cause de la compétition, ils n’étaient pas amis non plus. »

    W. Gillies Ross, professeur émérite de géographie de l’Université Bishop Fred Calabretta, Conservateur du Musée de Mystic Seaport Dorothy Harley Eber, recherchiste en histoire orale inuit Parti

    Pour Gillies Ross, le détroit d’Hudson était beaucoup plus un passage vers la baie d’Hudson qu’un territoire de chasse à la baleine. Fred Calabretta explique qu’une fois que les baleiniers eurent bâti des stations baleinières, ils eurent de plus en plus recours aux Inuit pour leurs opérations baleinières. Dorothy Eber raconte l’histoire de la station baleinière américaine d’Akuliak dans le détroit d’Hudson, et comment Johnnibo y courut à sa perte.

  • La baie d'Hudson
  • W. Gillies Ross, professeur émérite de géographie de l’Université Bishop Partie 1 de 2

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    W. Gillies Ross

    Les premiers voyages à la baie d’Hudson eurent lieu en 1860. J’ai trouvé une référence à un voyage dans le détroit d’Hudson en 1857, mais je n’en sais pas plus. On commença à exploiter ce territoire en 1860. La Compagnie de la Baie d’Hudson s’y était essayé auparavant, sans que ses navires n’hivernent. Elle faisait alors des expéditions aller-retour d’une saison depuis Churchill. L’expérience étant peu concluante, les pêcheurs américains optèrent pour l’hivernage, d’abord à Cape Fullerton, où ils érigèrent quelques installations sur la terre ferme. Une fois le navire pris dans la glace, il fallait installer un entrepôt sur la rive, pour y stocker des réserves de nourriture en cas de catastrophe à bord. On y entreposait aussi les produits de la baleine. Ainsi, la plupart des navires érigeaient quelques bâtiments sur la terre ferme.

    Nous sommes alors à l’époque de George Comer, le plus illustre maître baleinier de la baie d’Hudson. Il jetait l’ancre dans le havre de Fullerton, d’où il lançait ses embarcations de pêche qui remontaient jusqu’à la baie de Repulse, à la recherche de baleines. Ces embarcations étaient munies de capotes spéciales qui permettaient aux pêcheurs d’y dormir, après les avoir remorquées sur la glace. On pouvait aussi y cuisinier; elles servaient en fait de maisons mobiles.

    Cette zone de pêche était relativement restreinte. Il y eut à peine 200 voyages américains et écossais dans la baie d’Hudson, pour un total de moins de 800 captures. Cela en fait un petit chapitre dans l’histoire de la pêche à la baleine, mais ce chapitre fut très important pour les communautés inuit de la région. Cette activité agissait comme un aimant, attirant vers elle les populations, que ce soit dans la baie de Repulse, à l’île Marble, etc. En plus de se regrouper, les Inuit entraient en relation directe et quotidienne avec les Blancs et leurs articles manufacturés. Ces marchandises s’intégraient à la vie inuit. Avant l’arrivée des baleiniers blancs, les groupes inuit (les Iglulingmiut, les Netsulingmiut, les Kairnimiut et les Aivilingmiut) étaient peu amicaux les uns envers les autres, mais ils comprirent qu’en s’entraidant, en se mêlant, ils pouvaient arriver à quelque chose. Ainsi tombèrent certains des murs existant entre ces communautés. Au sein de la main-d’œuvre d’un navire baleinier de la baie de Repulse, on pouvait trouver côte à côte des esquimaux du Caribou et des Inglulingmiut du bassin Foxe.

    Sur l’île de Southampton se trouvait une communauté distincte, les Sallirmiut. En 1902, 58 de ses 62 membres moururent d’une maladie introduite par le navire écossais Active.

    Les Américains croyaient avoir le droit de pénétrer dans la baie d’Hudson, ce à quoi le gouvernement britannique répondit qu’il s’agissait d’une mer fermée, qu’elle faisait partie de ses eaux territoriales, et que les Américains n’y étaient pas les bienvenus. Cela ne les arrêta pas. Il existait bien, à l’époque, une limite territoriale de trois miles au large des côtes, mais les baleiniers étaient obligés d’enfreindre cette règle. Après tout, il fallait bien aller à terre (terre sous l’égide de la Compagnie de la Baie d’Hudson) pour chasser le bœuf musqué et le caribou, ériger des entrepôts et prendre contact avec les Inuit.

    Vers la fin du 19e siècle (en 1892, je crois), la Compagnie de la Baie d’Hudson arma une baleinière qui partit de Londres pour se rendre à la baie Roes Welcome, afin de concurrencer les baleiniers américains. La cohabitation fut difficile, mais il n’y eut aucune hostilité.

    W. Gillies Ross, professeur émérite de géographie de l’Université Bishop Partie 1 de 2

    Comparé à d’autres périodes de chasse à la baleine, l’époque baleinière de la baie d’Hudson ne fut pas très importante. Tout au plus, explique Gillies Ross, près de 800 baleines furent abattues dans cette région de 1860 à 1915 pour un total de 200 voyages. Mais ce fut une rencontre significative pour les Inuit vivant à proximité de ce dernier territoire arctique de chasse à la baleine, puisque les baleiniers comptaient surtout sur les Inuit pour leurs opérations.

  • Fred Calabretta, Conservateur du Musée de Mystic Seaport Dorothy Harley Eber, recherchiste en histoire orale inuit

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    Fred Calabretta

    L’ouverture de la baie d’Hudson à la pêche à la baleine en 1860 constitua un événement majeur. Si deux des navires provenaient de New Bedford, ils étaient commandés par des capitaines baleiniers de New London. L’un des capitaines, Christopher Chapel, avait servi sur le McLellan. De 1860 au début des années 1890 (qui marque la fin de l’ère baleinière à New London), la pêche baleinière dans l’Arctique de l’Est est à l’origine de la moitié des voyages effectués par des baleiniers de New London et de leurs revenus aussi. C’est dire son importance à l’échelle locale.

    Le capitaine George Comer naquit en 1858, à Québec. On connaît très peu de choses de ses premières années. Apparemment, son père était marin et disparut en mer peu après sa naissance. Sa mère était originaire d’Angleterre. Pour une raison inconnue, elle se retrouva aux États-Unis. Elle aurait connu des épreuves très difficiles.

    Ainsi, George Comer grandit sur une ferme, où il besogna jusqu’à ce qu’il ait 17 ans, en avril 1875. Il quitta alors la ferme, pour des raisons inconnues, se rendit à New London à pied, puis s’embarqua sur une baleinière arctique. Ce fut le début de sa carrière de baleinier et de marin, ainsi que son baptême de l’Arctique.

    Comer saisit l’occasion pour devenir capitaine, en 1895, à bord du navire Era à bord duquel il avait acquis tant d’expérience. Il se rendit dans la baie d’Hudson, où il se spécialisa, y retournant année après année.

    Au début des années 1890, il ramassa des plantes dans la baie d’Hudson et le détroit d’Hudson. Puis, il commença à se tourner vers ce qui devint éventuellement l’œuvre de sa vie: l’étude et la documentation des Inuit. Il s’y mit de manière informelle d’abord, en recueillant quelques trucs et acquérant des objets culturels. L’année 1897 marqua un tournant dans sa vie: un dénommé Franz Boas, père fondateur de l’anthropologie nord-américaine et une sommité dans ce domaine, contacta le capitaine Spicer pour obtenir des renseignements sur les Inuit de l’Arctique de l’Est. Spicer informa Boas qu’il avait pris sa retraite et le redirigea vers le capitaine Comer.

    Boas lui passa une commande plus spécifique : « Prenez des photographies. Faites des enregistrements sonores. Faites des plâtres vivants de visages Inuit. » Cela permit d’étayer la documentation. Comer nota en détail les traditions Inuit. Il recueillit contes, faits d’histoire orale et renseignements sur l’expédition Franklin, dessins, cartes, tout ce qu’il pouvait trouver. L’essentiel de ses collections se retrouva au Musée américain d’histoire naturelle, qui, en 1907 ou 1908, possédait la plus grosse collection arctique au monde, collection acquise essentiellement de Comer et de Robert Peary. Ces activités firent de Comer un anthropologue, une seconde carrière qui se greffa à ses voyages lucratifs de baleinier.

    Dorothy H. Eber

    J’ai connu une personne merveilleuse qui s’appelait Leah Arnaujaq et qui vécut une partie de sa jeunesse sur les navires baleiniers. Elle venait de Repulse Bay, où habitent encore ses descendants. Elle parlait souvent du capitaine américain George Comer, même si elle connaissait davantage les frères Alexander et John Murray, tous deux capitaines. Apparemment, elle était la fille d’Alexander Murray, mais elle disait être beaucoup plus proche de John Murray, qu’on surnommait « Cross-eyes » à cause de son œil artificiel. Comer, lui, avait été surnommé angakkuq par les Inuit, un nom qui veut dire chaman, parce qu’il étonnait tout le monde avec les photographies qu’il prenait à bord de son vaisseau (d’ailleurs, les photographies de Comer documentent de façon formidable la vie inuit de ce temps-là.). En entendant parler de lui, Leah s’était exclamé : « Oh, Comer! Angakkuq! Il pouvait faire apparaître ces photographies sur un simple bout de papier! Il a été très bon pour les Inuit. » Les capitaines Comer, John et Alexander Murray avaient chacun leur propre équipage quand leurs navires étaient ici. Tandis qu’entre eux, les Inuit gardaient de bonnes relations (la plupart étant d’ailleurs parents), ils ne se côtoyaient pas du tout pendant la chasse à la baleine. « Les capitaines avaient toujours un peu peur que les autres capitaines partent avec leurs hommes. Ils n’étaient pas ennemis, mais à cause de la compétition, ils n’étaient pas amis non plus. »

    Fred Calabretta, Conservateur du Musée de Mystic Seaport Dorothy Harley Eber, recherchiste en histoire orale inuit

    Dans cet extrait vidéo, Fred Calabretta introduit le plus célèbre baleinier américain, le capitaine George Comer. Comer a connu une telle notoriété à cause de sa longue expérience comme baleinier de la baie d’Hudson, mais aussi parce qu’il a travaillé étroitement avec l’anthropologue Franz Boas du Musée d’Histoire naturelle de New York à recueillir des artéfacts et de l’histoire orale inuit. Dorothy Eber a eu la chance de rencontrer des aînés de la baie d’Hudson qui avait connu Comer. Les Inuit l’appelaient Angakkuq, le chaman, parce qu’il prenait des photos et qu’il pouvait les faire apparaître dur du papier.

  • Les ports baleiniers
  • L’Écosse Avec Iain Flett, l’archiviste de la ville de Dundee

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    Iain Flett

    Je m’appelle Iain Flett et je suis archiviste pour la ville de Dundee, un des plus vieux ports de l’Écosse. Environ jusqu’à l’an 1200, c’était un port libre. Il y avait déjà beaucoup d’intérêts pour le commerce européen, mais l’intérêt pour la chasse à la baleine ne devint réel qu’à la fin du 18e siècle, lorsque le gouvernement du Royaume-Uni commença à offrir des subventions autant pour la pêche aux poissons à chair blanche que pour la chasse à la baleine. Aujourd'hui, nous pouvons vérifier l’importance de cet événement à partir des archives douanières. Le gouvernement ne collectait d’ailleurs pas de taxes auprès des baleiniers parce qu’ils allaient chasser dans des territoires très éloignés. Au début du 19e siècle, l’huile de baleine était devenue importante pour la lubrification, ainsi que pour la lumière. Le pays importait du jute du sous-continent indien et ce tissu grossier ne pouvait être assoupli qu’avec de l’huile, préférablement de l’huile de baleine. À partir du milieu du 19e siècle, l’industrie baleinière et celle du jute allaient de pair.

    Bien entendu, on parle aujourd’hui d’un désastre écologique, puisqu’après avoir anéanti les baleines au Groenland, les baleiniers allèrent chasser la baleine jusqu’en Antarctique, où ils la firent disparaître également. Puis, pour compenser, les baleiniers commencèrent à chasser le phoque.

    Au milieu du 19e siècle, Dundee était une ville industrieuse et prospère. Mais Dundee répétait un schéma : elle était la deuxième ville la plus prospère en Écosse après Édimbourg, avant que celle-ci ne soit pillée par les troupes de Cromwell en 1651. D’une façon, elle amorça un déclin après 1651, pour ensuite redévelopper le commerce avec l’Europe et particulièrement avec l’Inde, avec le commerce de la jute. Grâce à cette matière première et à toute l’industrie lourde à laquelle elle était associée, la ville de Dundee, autour du milieu du 19e siècle, redevint un port important sur la côte est.

    La construction navale était importante parce que les navires baleiniers devaient avoir une résistance particulière. Leurs coques devaient être à la fois dures et souples, pour qu’une fois emprisonnées par la glace, elles puissent se maintenir à la surface de la banquise. Il ne fallait pas que les navires soient broyés par les glaces, comme dans les premières expéditions, ce qui engendra un type de construction navale très spécialisé.

    De nombreux citoyens de Dundee croient avoir perdu une bonne partie de leur héritage, le port étant devenu aujourd’hui un quai de marchandises qui longe la rivière. En sortant de ce bâtiment, vous pouvez voir le nom Shore Terrace (terrasse sur la rive), mais lorsque vous regardez vers la rive, vous ne voyez que des voies d’accès pour le Tay Road Bridge. Si vous vous tenez sur ces voies d’accès, vous pouvez voir où les baleiniers rentraient au port il y a cent ans. D’une certaine façon, il est triste que les écoliers aient perdu ce lien avec le passé. Ils ne voient plus d’achalandage au port, au beau milieu de cette ville qu’ils pourraient associer aux richesses du passé.

    Je crois que de voir quelqu’un partir à la chasse à la baleine était un peu comme de voir partir quelqu’un à la guerre, parce qu’ils ne savaient jamais s’ils allaient revenir un jour, sains et saufs. Les navires baleiniers ressemblaient à de longs bateaux étroits, armés de harpons. La chasse à la baleine était une activité très dangereuse : un léger coup de queue de baleine suffisait pour vous achever. Si vous aviez le malheur de tomber à l’eau, vous étiez mort de froid en moins de deux minutes et demie. Partir à bord des navires baleiniers était un acte de bravoure pour les jeunes hommes. Il pouvait parfois se passer deux ou trois hivers avant qu’ils ne reviennent. Et à leur retour, s’ils avaient capturé une baleine (du temps qu’il y en avait encore), ils étaient couverts de richesses. Nous nous sommes d’ailleurs demandé pourquoi les Shetlandais appelaient les baleiniers « da merry boys, » (les hommes heureux) et nous avons découvert que c’est parce qu’ils revenaient souvent beaucoup plus riches (mais aussi beaucoup plus odorants!).

    Dundee n’avait pas de centre de transformation des produits de la baleine, mais d’autres ports baleiniers en avaient. Il y avait une grande demande pour les os de ces mammifères qui étaient utilisés pour les corsets, ce qui veut dire que les baleines furent aussi exterminées au nom de la mode.

    En général, les membres de l’équipage étaient recrutés localement, à Peterhead et dans le Shetland, où les hommes cultivaient dès leur jeune âge, leur connaissance de la mer. Ils étaient pêcheurs-agriculteurs de tradition. Dans le Shetland, il y a encore des canots qui ont le même design que ceux des Vikings venus ici au 12e siècle, avec une proue très basse. Il y a longtemps que les Shetlandais sont réputés pour être d’excellents marins. À Orkney également, grâce à la Compagnie de la Baie d’Hudson, les Orkadiens et les Shetlandais ont aussi la réputation d’être de grands marins. Que ce soit à bord d’un canot ou par grands vents, ils arrivent toujours à s’en sortir.

    Quelques Inuit ont dû être enterrés ici, dans le cimetière local. Mais comment les identifier? Il y a environ vingt ans, quelqu’un qui voulait retrouver sa famille s’est présenté au bureau. Chez les Inuit, l’hospitalité fait partie de leur tradition. Ils ont toujours offert refuge et hospitalité aux équipages écossais qui restaient pris dans la neige, des hivers durant. Ces échanges ont parfois donné naissance à des enfants. Puis, ceux-ci sont venus ici avec leurs petits-enfants, pensant être bien reçus. Malheureusement, ils récoltèrent une froide réception. Les gens d’ici ne voulaient pas reconnaître qu’on s’était occupé de leurs ancêtres au cours d’un rude hiver. Voilà ce qui cloche avec le presbytérianisme écossais. Ils ne reconnaissent même pas l’idée que quelqu’un a pu donner amour, soins et refuge à leurs ancêtres, le temps d’un rude hiver.

    L’Écosse Avec Iain Flett, l’archiviste de la ville de Dundee

    Iain Flett trace un tableau général de l’histoire de la Ville de Dundee en tant qu’important port international. La chasse à la baleine joua un rôle essentiel dans cette prospérité, particulièrement dans la dernière partie du dix-neuvième siècle où l’industrie de la jute avait besoin d’huile de baleine pour assouplir la fibre naturelle. Iain Flett rappelle comment les Inuit furent hospitalier envers les baleiniers écossais abandonnés dans l’Arctique.

  • L’Écosse Fiona Riddell, assistante conservatrice du Musée Arbuthnot de Peterhead

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    Fiona Riddell

    Je m’appelle Fiona Riddell et depuis environ cinq ans, je suis assistante directrice du Arbuthnot Museum à Peterhead. Je m’intéresse beaucoup à l’époque des baleiniers et à la reconstitution des faits historiques parce que cela nous permet de préserver notre héritage.

    Le village de Peterhead s’est développé autour de la chasse à la baleine. Il y a même un dicton qui dit que Peterhead a été construit avec de la graisse de baleine et qu’il est protégé par les fanons de l’animal. Du temps de la pêche, c’était une communauté extrêmement pauvre. Les gens pêchaient à bord de minuscules bateaux et n’arrivaient pas à en vivre. Au début, nous importions de l’huile de baleine, puis nous nous sommes aperçus qu’il serait plus rentable d’aller la chercher nous-mêmes. Pour la première fois, en 1788, un petit bateau, le Robert, est parti de Peterhead pour aller chasser la baleine.

    Pendant 12 ans environ, l’entreprise ne fut pas rentable. Puis, les pêcheurs se sont aperçu qu’il y avait quelque chose qui clochait : l’équipage était majoritairement composé d’Anglais qui n’avaient pas l’avenir de Peterhead à cœur. Juste comme ils allaient tout laisser tomber, ils ont décidé de faire un essai avec un équipage composé d’Écossais venant de Peterhead. Cette année-là, la chasse fut exceptionnelle.

    Après cet épisode, tout est allé de mieux en mieux. De plus en plus de gens se sont joint à l’entreprise. Le Robert fut remplacé par le Hope, un navire qui récolta bientôt une certaine notoriété. C’est là que tout a commencé et que Peterhead est devenu le port baleinier le plus en vue de ce temps-là. L’économie de Peterhead ne faisait que s’améliorer. Elle a atteint son apogée dans les années 1850, avant de commencer son déclin. Puis la pêche au hareng devint populaire et les pêcheurs décidèrent qu’il était moins risqué de sortir à bord de petits bateaux, sans pour autant quitter leurs familles pendant des mois. Ils n’avaient qu’à se rendre à Dundee, d’où il était facile de revenir.

    Le Robert avait l’habitude de se rendre dans ce qu’on appelle le Haut-Arctique, dans le détroit de Davis, ainsi qu’à l’île de Baffin. Seulement le quart de son équipage venait de Peterhead. Un deuxième quart était embarqué à Lerwick. Le Robert devait se rendre jusqu’en Haut-Arctique, où se trouvaient les « right whales », les baleines franches, l’espèce particulière qu’ils chassaient. Ils les appelaient ainsi parce que ce n’est que cette espèce qui les intéressait. Ces baleines avaient la particularité de bouger très lentement et de flotter à la surface de l’eau, une fois harponnées. Parce qu’elles ne coulaient pas, il était nécessairement plus aisé de les hisser à bord.

    Il y avait à Peterhead une petite industrie navale qui construisait des navires baleiniers. Une tonnellerie y était rattachée. Des tonneliers montaient également à bord des navires afin de fabriquer les tonneaux pour ramener la graisse de baleine à la maison. C’était un métier important. Ceux qui le pratiquaient étaient chargés de fabriquer les barils avant le voyage, de les entreposer à bord du bateau et de les remplir en chemin. Les navires baleiniers embarquaient toujours des tonneliers à bord, au cas où quelque chose arriverait aux barils et qu’il fallait les réparer.

    Un jour, les Grays ont ramené des Inuit vivre avec eux pour quelques temps. Ils les ont paradés partout dans le village. Peterhead était un très petit village que ses habitants ne quittaient jamais. Avoir de tels visiteurs était tout-à-fait nouveau pour les habitants, c’était donc quelque chose à voir. À Peterhead, il n’y avait ni télévision, ni même de journaux. Beaucoup de ses habitants ne savaient ni lire, ni écrire. Malheureusement, plusieurs Inuit sont morts durant leur séjour, à cause d’une maladie qu’ils ont contractée ici. C’était peut-être un rhume, duquel nous, nous étions immunisés. Les Inuit, eux, n’avaient pas encore développé de résistance. Ils ont été enterrés au cimetière de Peterhead. Je sais que des Inuit avaient été emmenés à Balmoral pour rencontrer la reine Victoria, mais je ne sais pas si ce sont les mêmes qui étaient venus à Peterhead. D’ailleurs, la reine Victoria en a rencontré plusieurs.

    L’Active a été construit ici. Lorsque les propriétaires du navire ont réalisé que les Anglais ne se joignaient pas à la chasse à la baleine, ils ont décidé d’engager Alexander Geary (qui avait été capitaine sur le Robert pendant de nombreuses années) comme capitaine et celui-ci eu beaucoup de succès.

    Quand le Robert fut devenu trop petit, ils construisirent le Hope, qui devint célèbre. Ce navire eut un grand succès. C’est d’ailleurs avec lui que tout a commencé. Par la suite, il y eut le Hope II et le Perseverance, puis le Windward, construit en 1890. Les Grays en furent les capitaines, mais le Windward fût notre dernier navire. Ici, les Grays représentaient toute une dynastie. Lorsque le dernier d’entre eux mourut, la chasse à la baleine mourut avec lui. La vie à Peterhead s’arrêta même un peu. Puis, il y eut l’avenue de la pêche au hareng.

    Dundee acheta alors la plupart des navires parce qu’ils avaient été construits solidement. Puis, Peterhead s’est essayé dans la construction de navires en acier. Parce que ces navires devaient se rendre en Arctique, ils ont décidé que l’acier était la meilleure option, jumelée à la vapeur. Deux navires furent donc construits : le Empress of India et l’Inuit. Ils étaient tous deux faits d’acier, mais ni un ni l’autre n’est revenu de son premier voyage. La glace avait fini par avoir le meilleur d’eux, en les comprimant. Où le bois pouvait bouger, l’acier, lui, ne pouvait que fissurer. Il n’y en eut pas d’autre.

    La vapeur était la voie du progrès pour se propulser au travers des glaces. Les propriétaires commandèrent donc des moteurs à vapeur pour installer sur leurs navires. Ils tentèrent également de remettre en état les navires pendant la saison morte, afin qu’ils soient prêts pour la saison suivante. Plusieurs d’entre eux pouvaient être utilisés deux saisons de suite. Ils pouvaient ainsi aller à la chasse aux phoques entre février et mai, puis à la chasse à la baleine de mars à septembre ou octobre. La seule chose, c’est qu’ils devaient revenir avant que la glace ne les emprisonne. Malheureusement, certains d’entre eux se firent quand même prendre par la glace, subissant parfois des conséquences désastreuses.

    Beaucoup de baleiniers avaient des relations sexuelles avec des femmes inuit quand ils partaient pour longtemps. Les Inuit leur prêtaient gentiment leurs femmes. Beaucoup de bébés furent issus de ces unions, mais il était évident que ces enfants n’avaient pas que du sang inuit. Les Inuit disaient que ces enfants avaient des visages de Peterhead, bien qu’ils les acceptaient quand même dans leurs familles. Pour aussi loin que je me souvienne, il n’y a jamais eu de “non, tu ne fais pas partie de notre famille.” Les Inuit les acceptaient, tout simplement. Ces enfants ne voyaient leurs pères que lorsque ceux-ci retournaient à la chasse.

    Personne n’a jamais su combien d’hommes parlaient à leurs femmes de ces aventures, une fois de retour dans leur village. Personnellement, je crois qu’ils n’en parlaient pas du tout. What tha dinna ken das na herm ya. [Ce qu’on ne sait pas ne fait pas mal.] De toute évidence, cette pratique n’était pas honteuse en Arctique. C’était des hommes biens, mais on savait que…

    L’Écosse Fiona Riddell, assistante conservatrice du Musée Arbuthnot de Peterhead

    Fiona Riddell, assistante conservatrice du Musée Arbuthnot de Peterhead, brosse un rapide portrait de l’implication de cette petite ville portuaire du nord-est de l’Écosse dans la chasse à la baleine à partir de 1788. Elle rappelle l’importance de la collaboration avec les Inuit pour les baleiniers écossais qui passaient des mois sinon des années si loin de la maison.

  • L’Écosse Une visite à bord du Discovery avec Earl Scott à Dundee

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    Découverte : Earl Scott

    Je m’appelle Earl Scott. Je suis guide sur le bateau Discovery, ainsi que pour le musée Verdant Works. J’amène des gens de partout à travers le monde visiter notre merveilleux navire, un des célèbres attraits de Dundee.

    À vrai dire, ce navire a été acheté en 1905 par la Compagnie de la Baie d’Hudson qui l’utilisa comme navire de marchandises. Il s’est promené entre le Canada et la ville de Londres, peaux et fourrures à bord. Puis, il a été prêté au gouvernement français en 1914, durant la Première Guerre mondiale, pendant laquelle il est allé jusqu’en Russie. Ce navire avait été construit dans le style d’un navire baleinier, avec 4 différentes couches de bois pour former la coque.

    C’est l’hiver, puis c’est l’été.

    Ils ne savaient pas à quoi s’attendre au Pôle Sud. Parce que Dundee était reconnu pour construire de fameux navires baleiniers en bois qui avaient l’habitude d’aller jusqu’en Arctique, ils ont pensé : « Il serait mieux d’avoir la connaissance des constructeurs navals de Dundee et d’utiliser un de leurs vaisseaux au lieu d’un navire en métal qui pourrait craquer. »

    La prochaine expédition partait pour les îles Malouines, pour chasser la baleine. Le navire revint au bercail en 1927. Puis, il repartit de 1929 à 1931, pour la troisième expédition en Antarctique, afin de vérifier plusieurs choses sur le continent. De retour en 1931, il resta à un des quais le long de la Tamise, en guise de navire d’entraînement pour les scouts marins et les cadets de la marine.

    L’Écosse Une visite à bord du Discovery avec Earl Scott à Dundee

    Earl Scott est un guide qui travaille à Verdant Works et au navire, le Discovery, à Dundee en Écosse. Il explique ici comment le vaisseau Discovery a été construit sur le modèle des bateaux de chasse à la baleine. Le navire navigua jusqu’en Antarctique avec Scott et fut ensuite acheté par la Compagnie de la Baie d’Hudson qui l’utilisa pour transporter sa marchandise du Canada jusqu’à Londres.

  • L’Écosse Une visite à Verdant Works à Dundee Avec Iain Sword

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    Iain Sword
    Le jute pousse au-dessus de la terre et par conséquent, sa tige est épaisse et assez ferme jusqu’à la pointe qui elle, est plus mince et beaucoup plus douce. Les pointes ne sont pas très dures, mais lorsqu’on les presse ensemble, elles deviennent très solides. Lorsque vous exercez à la fois une tension et une légère torsion, les fibres se glissent les unes contre les autres et finissent par se joindre afin de donner assez de prise pour que vous puissiez faire un tissage assez serré.

    Dorothy H. Eber
    Savez-vous pourquoi les navires de Dundee continuèrent d’aller à la chasse à la baleine bien après les autres? Parce que ses usines de jute utilisaient l’huile de baleine.

    Iain Sword
    Il y a 800 ans, Dundee était un port important qui faisait du commerce principalement avec l’Europe et la Baltique. Autour des années 1550, Dundee était probablement la deuxième ville la plus riche de l’Écosse.

    Interviewer
    Est-ce que la ville était plus grande qu’elle l’est aujourd’hui?

    Iain Sword
    Pas plus grande, mais beaucoup plus riche. Puis, nombre d’événements ont eu lieu. Les deux partis opposés pendant la guerre civile ont pillé et ruiné la ville de Dundee. Dans les mêmes années, la ville fut envahie par la peste et sa population presque anéantie. Ses habitants ont dû recommencer tout à zéro. Jamais Dundee ne redevint aussi riche, bien qu’au moment où l’industrie textile fut à son apogée (ce qui correspond probablement au temps de la guerre civile américaine), quelques-uns des propriétaires d’usines fussent immensément riches.

    Dorothy H. Eber
    Quand je suis allée en Écosse, j’ai interviewé un descendant des Kinnes, dont la firme existe encore aujourd’hui. Bien qu’ayant délaissé l’industrie baleinière, cette famille était toujours en affaires et fournissait désormais l’équipement aux plateformes pétrolières. J’ai rencontré M. Kinnes qui m’a dit : « Savez-vous pourquoi les gens de Dundee étaient si impliqués dans la chasse à la baleine et pourquoi ils continuèrent à chasser pendant si longtemps? » J’eus beau lui dire que je le savais, il me rétorqua : « Non, vous ne le savez pas! » Puis il me raconta que c’était à cause de l’industrie du jute qu’il y avait ici jadis.

    L’Écosse Une visite à Verdant Works à Dundee Avec Iain Sword

    Iain Sword travaille comme guide à Verdant Works, une ancienne usine textile de Dundee. Il nous explique l’importance de l’industrie de la jute pour la prospérité de Dundee dans la deuxième moitié du dix-neuvième siècle. Dorothy H. Eber nous explique comment le procédé d’assouplissement de la jute demandait de l’huile de baleine, ce qui a permis aux baleiniers de Dundee de continuer la chasse jusqu’à la toute fin du dix-neuvième siècle.

  • Nouvelle-Angleterre Fred Calabretta, conservateur des collections, Musée de Mystic Seaport Partie 1 de 4

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    Je suis Fred Calabretta, conservateur des collections à Mystic Seaport depuis plusieurs années. Je me passionne pour l’étude de la chasse à la baleine dans l’Arctique de l’Est et tout particulièrement pour la participation de New London dans cette activité.

    New London possédait une longue tradition de pêche à la baleine, tradition qui remontait à l’ère coloniale, avant la guerre d’Indépendance. Cette chasse y atteint son sommet vers 1845. Agents baleiniers et armateurs prospéraient. Ils cherchaient de nouveaux terrains de pêche. Les Américains avaient bien visité les terres du détroit de Davis avant la Révolution, mais cela faisait maintenant 50 ou 60 ans. Un groupe d’armateurs décidèrent donc d’y retourner. Ils achetèrent un navire, le McLellan, l’équipèrent pour la chasse arctique à la baleine et mirent le cap sur le détroit de Davis et la baie de Cumberland en 1846.

    Ce voyage très important marqua un second début pour la pêche américaine dans l’Arctique de l’Est, en plus d’établir la préséance de New London dans les activités baleinières et de rouvrir la région aux baleiniers de la Nouvelle-Angleterre. Enfin, il préluda aux relations entre baleiniers de New London, explorateurs de l’Arctique et Inuit.

    Il existait une différence entre la chasse traditionnelle et celle qu’on pratiquait dans l’est de l’Arctique. Les baleiniers chassaient la baleine boréale pour la première fois, alors qu’ils chassaient habituellement la baleine noire et le grand cachalot. Les voyages arctiques offraient aussi d’autres nouveautés. La proximité des territoires baleiniers arctiques de la Nouvelle-Angleterre accélérait les voyages. Alors que le problème de désertion était très sérieux dans les autres régions du monde, l’environnement de l’Arctique prévenait une telle chose. Pourquoi prendre une telle chance, lorsqu’il n’y a nulle part où aller? Enfin, l’eau était si froide qu’il n’y avait nul besoin de renforcer le bas des coques avec du cuivre pour les protéger des tarets.

    La chasse à la baleine dans l’est de l’Arctique prit de l’expansion, surtout grâce au rôle joué par New London. Puis New Bedford entra dans la danse. Le dernier voyage du McLellan marqua un moment décisif. En plus d’avoir été le premier, ce bateau fut aussi essentiel parce qu’il servit à former des maîtres baleiniers importants.

    Sydney Budington, George Tyson et Christopher Chappell ont tous trois navigué et appris sur le McLellan, qu’on pourrait presque qualifier de bateau-école. Lors de son voyage de 1851, son capitaine opta pour une approche différente : il laissa un groupe d’hommes passer l’hiver dans l’Arctique. Ce furent les premiers baleiniers américains à hiverner intentionnellement dans le Nord. Parmi le groupe figurait Sydney Budington, qui jouera ensuite un rôle majeur. Les hommes survécurent à l’hiver, en grande partie grâce à l’aide des Inuit, qui leur apprirent à se vêtir adéquatement, à manger correctement et à se protéger du froid. C’est donc vers 1851 que commença réellement à se forger la relation avec le peuple inuit.

    Cette relation avec les Inuit fut cruciale, parce qu’elle eut un impact à la fois sur les baleiniers et les explorateurs. Les hommes participant à ce premier hivernage apprirent à vivre comme les Inuit, grâce au savoir de ceux-ci. Des gens comme Charles Francis Hall se rendirent à New London pour parler à ces hommes et bénéficier de leurs connaissances. Il existe donc un lien direct qui remonte aux techniques inuit de survie enseignées au groupe du McLellan.

    À l’origine, il n’y avait aucune relation formelle entre Inuit et baleiniers, mais plutôt un commerce informel: les Américains apportaient des biens manufacturés, pour lesquels ils recevaient probablement des fourrures et des vêtements faits par les Inuit. Ces échanges étaient toutefois limités, puisque l’interaction était plutôt mineure.

    Au bout de 15 ou 20 ans, les Américains établirent des stations baleinières dans l’est de l’Arctique, tout particulièrement dans la baie de Cumberland et le détroit d’Hudson. C’est à ce moment que se forma réellement la relation avec les Inuit, qui prit beaucoup plus d’importance. Les Inuit développèrent un lien de travail avec les stations, où ils assuraient une présence.

    Nouvelle-Angleterre Fred Calabretta, conservateur des collections, Musée de Mystic Seaport Partie 1 de 4

    Fred Calabretta est le conservateur des collections du Musée de Mystic Seaport au Connecticut. Il raconte l’histoire des voyages du McLellan, un navire baleinier de New London. Le dernier voyage de 1851 du McLellan a été particulièrement couronné de succès quand une partie de son équipage a passé l’hiver dans la baie de Cumberland pour tirer profit de la chasse au début du printemps. À partir de ce moment-là, baleiniers et explorateurs imitèrent ces méthodes jusqu’à la fin de la chasse à la baleine au tournant du dernier siècle.

  • Nouvelle-Angleterre Fred Calabretta, conservateur des collections, Musée de Mystic Seaport Partie 2 de 4

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    L’interrelation entre baleiniers américains et communautés Inuit (et la dépendance des uns vis-à-vis la coopération des autres) s’amplifia. À l’époque du capitaine George Comer (le dernier capitaine de baleinière arctique en provenance de la Nouvelle-Angleterre), cette relation était devenue sophistiquée et complète. Plusieurs bateaux étaient alors opérés par un équipage inuit. L’industrie baleinière déclinant depuis plusieurs années déjà, les baleiniers d’expérience se faisaient rares en Nouvelle-Angleterre. Bien souvent, sur un équipage de quatorze hommes comme ceux de Comer, seuls deux ou trois (les officiers, probablement) avaient déjà fait de la pêche à la baleine.

    Règle générale, l’expérience baleinière des Inuit dépassait celle de l’équipage de Comer. Ainsi, la dépendance envers les Inuit augmenta. Dans les dernières années (de la décennie 1880 jusque vers 1910), un grand nombre des baleines prises le furent par des bateaux et des équipages Inuit. En échange, les Inuit recevaient des marchandises ou des embarcations. Ces-dernières constituaient la marchandise ultime, l’article le plus gros, le plus coûteux et le plus précieux. On a conservé des photos de l’Era en hivernation en 1903. Sur celles-ci, on aperçoit dix baleinières sur la glace. L’Era ne pouvant en transporter que cinq environ, cela signifie que cinq de ces embarcations appartenaient aux Inuit.

    Au temps de Comer, les Inuit jouaient un rôle extrêmement important auprès des baleiniers. En plus de servir d’équipage sur les baleinières, ils servaient de guides; ils dessinaient des cartes; ils contribuaient à la survie des équipages; ils les approvisionnaient en viande de caribou, en poisson et en autres aliments frais, pour les prémunir contre le scorbut.

    Les femmes fabriquaient des habits en caribou et des bottes en peau de phoque pour les hommes. Ces vêtements étaient plus chauds que tout se qui se vendait aux États-Unis; ils étaient essentiels à leur survie. En retour, les Inuit recevaient des marchandises précieuses à leurs yeux, particulièrement des articles de chasse, comme des carabines et des munitions, mais aussi des longues-vues pour repérer le gibier, des ustensiles de cuisine en métal et plusieurs autres articles. Comer apportait toujours une panoplie de marchandises à échanger. Le système d’échange était très développé à son époque. La fourrure et l’ivoire constituaient les deux autres marchandises les plus convoitées.

    Par contre, les produits baleiniers s’étaient considérablement dévalués. S’ils manquaient de place ou de temps, les marins n’embarquaient même plus l’huile de baleine. Les fanons (une substance flexible semblable à du plastique qu’on trouvait dans la bouche de certaines espèces de baleines) servaient encore à la fabrication de plusieurs produits : vêtements pour femmes, fouets de boghei, ressorts de charrette, etc. Bien qu’il y eut encore de l’argent à faire avec les fanons, la pêche à la baleine en général n’était plus très profitable.

    Pour faire leur frais, Comer et ses collègues firent plus de commerce de fourrures: renard, carcajou, loup, tout ce sur quoi ils pouvaient mettre la main. Ce commerce devint si important que le navire de Comer, dans les deux dernières années de sa carrière nordique, appartenait à un fourreur de New York, plutôt qu’à une société ou un agent baleinier. Les capitaines récupéraient aussi tout l’ivoire qu’ils trouvaient (provenant surtout du morse, mais aussi du narval). À la fin de l’ère baleinière, qui correspond à la fin de la carrière de Comer, ce dernier était devenu autant négociant que baleinier. La relation avec les Inuit atteignait alors son apogée.

    New London mena le bal de la pêche à la baleine dans l’est de l’Arctique. Cette activité devint extrêmement importante pour cette ville et tout le sud-est du Connecticut. Elle l’avait toujours été, mais l’Arctique contribua à la garder en vie. À l’échelle locale, la pêche à la baleine connut son apogée en 1845, mais elle subsista un autre demi-siècle grâce à l’est de l’Arctique.

    L’ouverture de la baie d’Hudson à la pêche à la baleine en 1860 constitua un événement majeur. Si deux des navires provenaient de New Bedford, ils étaient commandés par des baleiniers de New London. L’un des capitaines, Christopher Chappell, avait servi sur le McLellan. De 1860 au début des années 1890 (qui marque la fin de l’ère baleinière à New London), la pêche baleinière dans l’Arctique de l’Est est à l’origine de la moitié des voyages effectués et des revenus. C’est dire son importance à l’échelle locale.

    La pêche à la baleine influença même le tissu social et économique de la région. L’hôpital de New London fut construit par des armateurs baleiniers. Cimetières, autres édifices et institutions furent érigés avec l’argent des agents baleiniers. L’activité baleinière occupa beaucoup de gens, et pas seulement les marins : les constructeurs de navire, les fabricants de voilure, les jointoyeurs, les charpentiers de marine qui faisaient les harpons, les fabricants de barils, les marchands de fournitures pour bateaux, de nourriture, de vêtements et d’autres marchandises. La pêche à la baleine revêtait une importance gigantesque à New London et dans le sud-est du Connecticut, mais elle prit fin en 1892, date du dernier voyage.

    Nouvelle-Angleterre Fred Calabretta, conservateur des collections, Musée de Mystic Seaport Partie 2 de 4

    Quand George Comer est devenu un capitaine de baleinier en 1895, les baleiniers comptaient énormément sur les Inuit pour tuer et débiter les baleines. Les équipages sur les bateaux étaient dès lors plus restreints et la plupart des marins n’avaient aucune expérience de la chasse à la baleine. Un flux de marchandises commerciales circulait alors dans les camps inuit.

  • Nouvelle-Angleterre Fred Calabretta, conservateur des collections, Musée de Mystic Seaport Partie 3 de 4

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    Le capitaine George Comer naquit en 1858, au Québec. On connaît très peu de choses de ses premières années. Apparemment, son père était marin et disparut en mer peu après sa naissance. Sa mère était originaire d’Angleterre. Pour une raison inconnue, elle se retrouva aux États-Unis. Elle aurait connu des épreuves très difficiles. Son nom figure sur plusieurs recensements, ainsi que dans les dossiers d’hospices, qui étaient des foyers pour les pauvres. Elle a vagabondé d’un endroit à l’autre, travaillant comme blanchisseuse là où on acceptait de la prendre, dans ces hospices (des endroits très désagréables au début des années 1860) en trimballant son enfant avec elle. George connut une enfance difficile.

    La mère de George, incapable d’assurer l’existence de son fils, le plaça dans un orphelinat de Hartfort, au Connecticut. George avait alors huit ou neuf ans. Il y demeura quelques années, pendant lesquelles il reçut des bribes d’éducation, puis une famille d’accueil d’East Haddam (Connecticut) le prit en charge. Alors un village fermier, East Haddam se trouve à 56 km de Mystic, sur la rivière Connecticut. Ainsi, George Comer grandit sur une ferme, où il besogna jusqu’à ce qu’il ait 17 ans, en avril 1875. Il quitta alors la ferme, pour des raisons inconnues, se rendit à New London à pied, puis s’embarqua sur une baleinière arctique. Ce fut le début de sa carrière de baleinier et de marin, ainsi que son baptême de l’Arctique.

    Ce premier voyage dura un an. Le capitaine du navire, John O. Spicer, était un pilier de la pêche à la baleine dans l’est de l’Arctique. Dès 17 ans, Comer se trouva donc lié à un mentor et un professeur de grande envergure.

    Mentionnons qu’il a délaissé la pêche arctique un certain temps. Il était alors actif dans l’industrie du phoque basée dans le sud-est du Connecticut. On chassait alors l’éléphant de mer pour son huile et le phoque pour sa fourrure, activités qui se déroulaient principalement dans le sud de l’Océan Indien et de l’Atlantique. Il s’agissait d’un gagne-pain brutal, aux conditions climatiques abominables, très dangereux. Comer faillit périr à deux reprises. Mais il s’en tira bien et gravît les échelons: officier, puis troisième, deuxième et premier lieutenant. Marin, il excellait dans les conditions les plus difficiles. Son expérience dans la chasse au phoque lui offrit un entraînement solide qui le prépara à ce qui l’attendait dans l’Arctique.

    En 1889, alors qu’il chassait encore le phoque, il fit le premier de trois voyages annuels dans l’Arctique, en compagnie de Spicer, à bord d’une goélette baptisée l’Era (plus tard, elle tiendra un rôle capital dans sa vie). Puis, il s’y rendit une autre fois à bord du Canton, un navire très semblable au Charles W. Morgan qu’on peut visiter dans le port de Mystic. Enfin, New London se retira de l’industrie baleinière et vendit l’Era, le dernier bateau de pêche à la baleine, à une société de New Bedford. Comer saisit l’occasion pour devenir capitaine, en 1895, à bord de ce navire sur lequel il avait acquis tant d’expérience. Il se rendit dans la baie d’Hudson, où il se spécialisa, y retournant année après année.

    Très tôt, Comer fut aux prises avec un double intérêt. Il était marin, chasseur de phoques et pêcheur de baleine – un homme de la mer –, mais il se passionnait aussi pour la nature sauvage, les animaux et les plantes, qu’il étudia. Il s’agit d’un parcours fascinant pour un homme qui avait eu peu d’éducation formelle. Dans les années 1880, il recueillait déjà des spécimens d’oiseaux pour l’Université Yale. Aujourd’hui, ces spécimens figurent parmi les plus anciens conservés par le Musée Peabody de l’Université Yale.

    Il poursuivit ces intérêts lorsqu’il se déplaça vers le nord. Au début des années 1890, il ramassa des plantes dans la baie d’Hudson et le détroit d’Hudson. Puis, il commença à se tourner vers ce qui devint éventuellement l’œuvre de sa vie: l’étude et la documentation des Inuit. Il s’y mit de manière informelle d’abord, en recueillant quelques trucs et acquérant des objets culturels. L’année 1897 marqua un tournant dans sa vie: un dénommé Franz Boas, père fondateur de l’anthropologie nord-américaine et une sommité dans ce domaine, contacta le capitaine Spicer pour obtenir des renseignements sur les Inuit de l’Arctique de l’Est. Spicer informa Boaz qu’il avait pris sa retraite et le redirigea vers le capitaine Comer.

    Boas demanda à Comer de lui rapporter des artefacts lors de son prochain voyage. Il lui remit même une liste d’articles à recueillir. Vingt-sept mois plus tard, Comer revint avec une collection substantielle d’objets Inuit, qu’il avait recueillis systématiquement, en les documentant. Il invita Boas à le visiter chez lui. L’homme fut ébloui. Il rédigea une note au directeur du Musée américain d’histoire naturelle faisant état de l’acquisition de cette merveilleuse collection comportant plusieurs pièces jamais vues dans les autres musées du monde.

    C’est ainsi que Comer tissa des liens avec Boas et le Musée américain d’histoire naturelle et se lança dans une seconde carrière, pour laquelle il ne possédait aucune formation officielle. Il entretiendra une solide relation avec ce musée pendant environ vingt ans et continuera de lui rapporter des artefacts.

    Pour son voyage suivant, Boas lui passa une commande plus spécifique : « Prenez des photographies. Faites des enregistrements sonores. Faites des plâtres vivants de visages Inuit. » Cela permit d’étayer la documentation. Comer nota en détail les traditions Inuit. Il recueillit contes, faits d’histoire orale et renseignements sur l’expédition Franklin, dessins, cartes, tout ce qu’il pouvait trouver. L’essentiel de ses récoltes se retrouva au Musée américain d’histoire naturelle, qui, en 1907 ou 1908, possédait la plus grosse collection arctique au monde, collection acquise essentiellement de Comer et de Robert Peary. Ces activités firent de Comer un anthropologue, une seconde carrière qui se greffa à ses voyages lucratifs de baleinier.

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    Fred Calabretta raconte l’histoire fascinante du capitaine George Comer. Né à Québec en 1858, Comer passa par l’orphelinat puis par une famille d’accueil avant de s’embarquer sur le navire baleinier du Capitaine John O. Spicer à l’âge de dix-sept ans. George Comer était un homme très curieux. Guidé par Franz Boas, il développa une carrière comme anthropologue des Inuit.

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    Ces activités firent de Comer un anthropologue, une seconde carrière qui se greffa à ses voyages lucratifs de baleinier.

    Il faut comprendre que, s’il pouvait s’adonner à l’anthropologie, c’est en raison de la longue période d’hivernation. Comer partait habituellement dans le Nord pour 27 mois. La pêche à la baleine cessait en septembre de la première année, après quoi l’équipage se préparait à hiverner. La pêche occupait très peu l’équipage de septembre ou octobre jusqu’en mai de l’année suivante. Le navire étant en hivernation, Comer disposait alors d’une excellente occasion d’observer les Inuit, de travailler avec eux et d’apprendre à les connaître. La clé de son succès résidait dans le profond respect qu’il entretenait à leur égard. Les Inuit n’étaient pas que des employés ou des partenaires commerciaux; ils comptaient réellement à ses yeux. Ce respect engendra la réciproque, ce qui lui permit d’étudier leur mode de vie de très près, y compris les cérémonies chamanistes angakok dans les igloos, qu’il fut le premier à photographier. Cette relation privilégiée avec les Inuit dura jusqu’à son dernier voyage baleinier, en 1912.

    Il continua à aller en mer par la suite. Il prit part à une expédition au Groenland commanditée par le Musée américain d’histoire naturelle, l’expédition « Crocker Land », qui se perdit pendant deux ans. Comer profita de ce temps pour s’adonner à l’archéologie, ce qu’il n’avait jamais fait. Il localisa quelques anciens sites d’occupation Inuit. Sans formation aucune, il commença à recueillir du matériel archéologique. Il ne faisait que gratter la surface, devinant qu’il y aurait plusieurs couches et que les artefacts les plus anciens se trouveraient plus bas.

    On appelle encore la région où il a creusé « Comer’s Midden ». Plusieurs personnes publièrent ses trouvailles, dont Clark Whistler, qui fut un anthropologue de renom. On considère encore Comer’s Midden comme un très important site archéologique du Nord.

    Comer avait la cinquantaine avancée lorsqu’il revint de cette expédition. À l’éclatement de la Première Guerre mondiale, il approchait la soixantaine. Voulant servir son pays, il s’enrôla dans la marine, à titre d’officier. On ne lui offrit pas le commandement du navire, ce qui le mit mal à l’aise, habitué qu’il était de donner les ordres.

    Après son service dans la marine, il eut l’occasion de faire un dernier voyage dans le Nord. Christian Leden, un ethnologue, organisa une expédition dans la baie d’Hudson afin d’étudier les Inuit et d’explorer la possibilité d’établir des postes de traite. On acquerra un vaisseau, le Finback, un yacht privé qu’on renforça aux fins du voyage.

    Comer fut capitaine du voyage qui, dès le départ, s’annonça mal. L’équipage s’avéra terriblement inexpérimentée et très peu sobre. Comer fut même menacé au pistolet par un membre d’équipage, ce qui se solda par une solide rossée de la part du capitaine. La santé de Comer était mauvaise; il ne se sentait pas bien. De plus, il s’entendait mal avec Leden, qu’il trouvait arrogant. Comer aurait voulu régner en maître sur le bateau, mais il devait partager son autorité avec Leden.

    Comer atteignit néanmoins Cape Fullerton et il revit ses vieux amis Inuit. C’était d’ailleurs la raison première de sa participation à l’expédition. Peu après son arrivée, le Finback s’échoua dans le havre Fullerton, chose que je ne m’explique pas, puisque Comer était entré et sorti sain et sauf de ce port plus souvent que quiconque. Il connaissait ces eaux comme le fond de sa poche. L’événement ne fut pas dramatique: des bateaux à vapeur croisaient dans la baie d’Hudson à l’époque; l’équipage fut secouru.

    Comer travaillait méticuleusement. Il recueillait des renseignements sous plusieurs formes. Il prit des photos, fit des plâtres et écrivit des journaux truffés d’informations, au point où il nous est aujourd’hui possible de dresser des portraits intéressants d’individus, ce qui était chose inusitée à l’époque. Nous pouvons comprendre en partie certaines personnes avec qui Comer entretenait des relations étroites, ce qui représente une part précieuse de son travail.

    Les baleiniers (tout comme les agents américains de l’immigration sur l’île Ellis) avaient l’habitude de simplifier les noms Inuit. Puisque ceux-ci parlaient difficilement l’inuktitut, même si Comer, lui, y arrivait jusqu’à un certain point, ils attribuaient aux Inuit des noms américains. Parmi ces rebaptisés figure Tasseok, connu des baleiniers sous le nom de Harry. Comer le connaissait depuis au moins vingt ans. On voyait en lui le chef des Aivilik, le peuple dont Comer fut le plus près pendant toute sa carrière. Harry commandait un équipage d’embarcation. C’était un excellent sculpteur. Comer conserva plusieurs de ses pièces en ivoire. Sa relation avec Harry dépassait la relation de travail; il s’agissait d’une amitié sincère.

    Une femme était connue des baleiniers sous le nom de Shoofly. C’était l’épouse d’un Inuit portant le nom de Ben, un bon ami de Comer. Shoofly fut la compagne nordique de Comer pendant plusieurs années. Il existe plusieurs photos d’elle, même si le capitaine ne la mentionne que rarement dans ses journaux de bord. Évidemment, Comer avait une famille à East Haddam et la bonne société de la Nouvelle-Angleterre aurait mal vu cette relation avec Shoofly. Or, la chose était culturellement acceptable dans le Grand Nord, pourvu qu’elle  soit déclarée et acceptée par toutes les personnes concernées.

    Comer entretint des liens étroits avec d’autres Inuit. Par exemple, lorsque Comer tomba à travers la glace, à bonne distance du bateau. Ben le repêcha, le garda au chaud et le ramena à son bateau, lui sauvant la vie. Comer était reconnaissant de tels gestes. À la mort de Ben, il porta le deuil.

    Melechi faisait aussi partie du cercle d’Inuit que Comer connaissait bien. Celui-ci a ramené plusieurs sculptures de Melechi. En fait, Comer était proche de 30 ou 40 Aivilik, dont on sait beaucoup de choses grâce à ses registres détaillés. Comer fit même des recensements. On connaît donc le poids, la taille, l’âge et les liens de parenté de ces personnes. On connaît même leurs visages en trois dimensions grâce aux plâtres faits par Comer. Son legs offre une merveilleuse fenêtre ouverte sur le passé et sur ce peuple.

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    George Comer avait beaucoup de respect pour les Inuit. Ses plus proches compagnons durant les dix-sept années où il alla chasser la baleine dans la baie d’Hudson furent certainement Nivisinaaq (Shoofly), Ippaktuq Tasseok (Harry), Melichi, Ben qui lui sauva la vie et plusieurs autres. Il entreprit son dernier voyage de chasse en 1912, mais revint au Cap Fullerton avec une expédition après la Première Guerre mondiale sur le Finback.