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Iain Flett

Je m’appelle Iain Flett et je suis archiviste pour la ville de Dundee, un des plus vieux ports de l’Écosse. Environ jusqu’à l’an 1200, c’était un port libre. Il y avait déjà beaucoup d’intérêts pour le commerce européen, mais l’intérêt pour la chasse à la baleine ne devint réel qu’à la fin du 18e siècle, lorsque le gouvernement du Royaume-Uni commença à offrir des subventions autant pour la pêche aux poissons à chair blanche que pour la chasse à la baleine. Aujourd'hui, nous pouvons vérifier l’importance de cet événement à partir des archives douanières. Le gouvernement ne collectait d’ailleurs pas de taxes auprès des baleiniers parce qu’ils allaient chasser dans des territoires très éloignés. Au début du 19e siècle, l’huile de baleine était devenue importante pour la lubrification, ainsi que pour la lumière. Le pays importait du jute du sous-continent indien et ce tissu grossier ne pouvait être assoupli qu’avec de l’huile, préférablement de l’huile de baleine. À partir du milieu du 19e siècle, l’industrie baleinière et celle du jute allaient de pair.

Bien entendu, on parle aujourd’hui d’un désastre écologique, puisqu’après avoir anéanti les baleines au Groenland, les baleiniers allèrent chasser la baleine jusqu’en Antarctique, où ils la firent disparaître également. Puis, pour compenser, les baleiniers commencèrent à chasser le phoque.

Au milieu du 19e siècle, Dundee était une ville industrieuse et prospère. Mais Dundee répétait un schéma : elle était la deuxième ville la plus prospère en Écosse après Édimbourg, avant que celle-ci ne soit pillée par les troupes de Cromwell en 1651. D’une façon, elle amorça un déclin après 1651, pour ensuite redévelopper le commerce avec l’Europe et particulièrement avec l’Inde, avec le commerce de la jute. Grâce à cette matière première et à toute l’industrie lourde à laquelle elle était associée, la ville de Dundee, autour du milieu du 19e siècle, redevint un port important sur la côte est.

La construction navale était importante parce que les navires baleiniers devaient avoir une résistance particulière. Leurs coques devaient être à la fois dures et souples, pour qu’une fois emprisonnées par la glace, elles puissent se maintenir à la surface de la banquise. Il ne fallait pas que les navires soient broyés par les glaces, comme dans les premières expéditions, ce qui engendra un type de construction navale très spécialisé.

De nombreux citoyens de Dundee croient avoir perdu une bonne partie de leur héritage, le port étant devenu aujourd’hui un quai de marchandises qui longe la rivière. En sortant de ce bâtiment, vous pouvez voir le nom Shore Terrace (terrasse sur la rive), mais lorsque vous regardez vers la rive, vous ne voyez que des voies d’accès pour le Tay Road Bridge. Si vous vous tenez sur ces voies d’accès, vous pouvez voir où les baleiniers rentraient au port il y a cent ans. D’une certaine façon, il est triste que les écoliers aient perdu ce lien avec le passé. Ils ne voient plus d’achalandage au port, au beau milieu de cette ville qu’ils pourraient associer aux richesses du passé.

Je crois que de voir quelqu’un partir à la chasse à la baleine était un peu comme de voir partir quelqu’un à la guerre, parce qu’ils ne savaient jamais s’ils allaient revenir un jour, sains et saufs. Les navires baleiniers ressemblaient à de longs bateaux étroits, armés de harpons. La chasse à la baleine était une activité très dangereuse : un léger coup de queue de baleine suffisait pour vous achever. Si vous aviez le malheur de tomber à l’eau, vous étiez mort de froid en moins de deux minutes et demie. Partir à bord des navires baleiniers était un acte de bravoure pour les jeunes hommes. Il pouvait parfois se passer deux ou trois hivers avant qu’ils ne reviennent. Et à leur retour, s’ils avaient capturé une baleine (du temps qu’il y en avait encore), ils étaient couverts de richesses. Nous nous sommes d’ailleurs demandé pourquoi les Shetlandais appelaient les baleiniers « da merry boys, » (les hommes heureux) et nous avons découvert que c’est parce qu’ils revenaient souvent beaucoup plus riches (mais aussi beaucoup plus odorants!).

Dundee n’avait pas de centre de transformation des produits de la baleine, mais d’autres ports baleiniers en avaient. Il y avait une grande demande pour les os de ces mammifères qui étaient utilisés pour les corsets, ce qui veut dire que les baleines furent aussi exterminées au nom de la mode.

En général, les membres de l’équipage étaient recrutés localement, à Peterhead et dans le Shetland, où les hommes cultivaient dès leur jeune âge, leur connaissance de la mer. Ils étaient pêcheurs-agriculteurs de tradition. Dans le Shetland, il y a encore des canots qui ont le même design que ceux des Vikings venus ici au 12e siècle, avec une proue très basse. Il y a longtemps que les Shetlandais sont réputés pour être d’excellents marins. À Orkney également, grâce à la Compagnie de la Baie d’Hudson, les Orkadiens et les Shetlandais ont aussi la réputation d’être de grands marins. Que ce soit à bord d’un canot ou par grands vents, ils arrivent toujours à s’en sortir.

Quelques Inuit ont dû être enterrés ici, dans le cimetière local. Mais comment les identifier? Il y a environ vingt ans, quelqu’un qui voulait retrouver sa famille s’est présenté au bureau. Chez les Inuit, l’hospitalité fait partie de leur tradition. Ils ont toujours offert refuge et hospitalité aux équipages écossais qui restaient pris dans la neige, des hivers durant. Ces échanges ont parfois donné naissance à des enfants. Puis, ceux-ci sont venus ici avec leurs petits-enfants, pensant être bien reçus. Malheureusement, ils récoltèrent une froide réception. Les gens d’ici ne voulaient pas reconnaître qu’on s’était occupé de leurs ancêtres au cours d’un rude hiver. Voilà ce qui cloche avec le presbytérianisme écossais. Ils ne reconnaissent même pas l’idée que quelqu’un a pu donner amour, soins et refuge à leurs ancêtres, le temps d’un rude hiver.

L’Écosse Avec Iain Flett, l’archiviste de la ville de Dundee

Iain Flett trace un tableau général de l’histoire de la Ville de Dundee en tant qu’important port international. La chasse à la baleine joua un rôle essentiel dans cette prospérité, particulièrement dans la dernière partie du dix-neuvième siècle où l’industrie de la jute avait besoin d’huile de baleine pour assouplir la fibre naturelle. Iain Flett rappelle comment les Inuit furent hospitalier envers les baleiniers écossais abandonnés dans l’Arctique.

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Fiona Riddell

Je m’appelle Fiona Riddell et depuis environ cinq ans, je suis assistante directrice du Arbuthnot Museum à Peterhead. Je m’intéresse beaucoup à l’époque des baleiniers et à la reconstitution des faits historiques parce que cela nous permet de préserver notre héritage.

Le village de Peterhead s’est développé autour de la chasse à la baleine. Il y a même un dicton qui dit que Peterhead a été construit avec de la graisse de baleine et qu’il est protégé par les fanons de l’animal. Du temps de la pêche, c’était une communauté extrêmement pauvre. Les gens pêchaient à bord de minuscules bateaux et n’arrivaient pas à en vivre. Au début, nous importions de l’huile de baleine, puis nous nous sommes aperçus qu’il serait plus rentable d’aller la chercher nous-mêmes. Pour la première fois, en 1788, un petit bateau, le Robert, est parti de Peterhead pour aller chasser la baleine.

Pendant 12 ans environ, l’entreprise ne fut pas rentable. Puis, les pêcheurs se sont aperçu qu’il y avait quelque chose qui clochait : l’équipage était majoritairement composé d’Anglais qui n’avaient pas l’avenir de Peterhead à cœur. Juste comme ils allaient tout laisser tomber, ils ont décidé de faire un essai avec un équipage composé d’Écossais venant de Peterhead. Cette année-là, la chasse fut exceptionnelle.

Après cet épisode, tout est allé de mieux en mieux. De plus en plus de gens se sont joint à l’entreprise. Le Robert fut remplacé par le Hope, un navire qui récolta bientôt une certaine notoriété. C’est là que tout a commencé et que Peterhead est devenu le port baleinier le plus en vue de ce temps-là. L’économie de Peterhead ne faisait que s’améliorer. Elle a atteint son apogée dans les années 1850, avant de commencer son déclin. Puis la pêche au hareng devint populaire et les pêcheurs décidèrent qu’il était moins risqué de sortir à bord de petits bateaux, sans pour autant quitter leurs familles pendant des mois. Ils n’avaient qu’à se rendre à Dundee, d’où il était facile de revenir.

Le Robert avait l’habitude de se rendre dans ce qu’on appelle le Haut-Arctique, dans le détroit de Davis, ainsi qu’à l’île de Baffin. Seulement le quart de son équipage venait de Peterhead. Un deuxième quart était embarqué à Lerwick. Le Robert devait se rendre jusqu’en Haut-Arctique, où se trouvaient les « right whales », les baleines franches, l’espèce particulière qu’ils chassaient. Ils les appelaient ainsi parce que ce n’est que cette espèce qui les intéressait. Ces baleines avaient la particularité de bouger très lentement et de flotter à la surface de l’eau, une fois harponnées. Parce qu’elles ne coulaient pas, il était nécessairement plus aisé de les hisser à bord.

Il y avait à Peterhead une petite industrie navale qui construisait des navires baleiniers. Une tonnellerie y était rattachée. Des tonneliers montaient également à bord des navires afin de fabriquer les tonneaux pour ramener la graisse de baleine à la maison. C’était un métier important. Ceux qui le pratiquaient étaient chargés de fabriquer les barils avant le voyage, de les entreposer à bord du bateau et de les remplir en chemin. Les navires baleiniers embarquaient toujours des tonneliers à bord, au cas où quelque chose arriverait aux barils et qu’il fallait les réparer.

Un jour, les Grays ont ramené des Inuit vivre avec eux pour quelques temps. Ils les ont paradés partout dans le village. Peterhead était un très petit village que ses habitants ne quittaient jamais. Avoir de tels visiteurs était tout-à-fait nouveau pour les habitants, c’était donc quelque chose à voir. À Peterhead, il n’y avait ni télévision, ni même de journaux. Beaucoup de ses habitants ne savaient ni lire, ni écrire. Malheureusement, plusieurs Inuit sont morts durant leur séjour, à cause d’une maladie qu’ils ont contractée ici. C’était peut-être un rhume, duquel nous, nous étions immunisés. Les Inuit, eux, n’avaient pas encore développé de résistance. Ils ont été enterrés au cimetière de Peterhead. Je sais que des Inuit avaient été emmenés à Balmoral pour rencontrer la reine Victoria, mais je ne sais pas si ce sont les mêmes qui étaient venus à Peterhead. D’ailleurs, la reine Victoria en a rencontré plusieurs.

L’Active a été construit ici. Lorsque les propriétaires du navire ont réalisé que les Anglais ne se joignaient pas à la chasse à la baleine, ils ont décidé d’engager Alexander Geary (qui avait été capitaine sur le Robert pendant de nombreuses années) comme capitaine et celui-ci eu beaucoup de succès.

Quand le Robert fut devenu trop petit, ils construisirent le Hope, qui devint célèbre. Ce navire eut un grand succès. C’est d’ailleurs avec lui que tout a commencé. Par la suite, il y eut le Hope II et le Perseverance, puis le Windward, construit en 1890. Les Grays en furent les capitaines, mais le Windward fût notre dernier navire. Ici, les Grays représentaient toute une dynastie. Lorsque le dernier d’entre eux mourut, la chasse à la baleine mourut avec lui. La vie à Peterhead s’arrêta même un peu. Puis, il y eut l’avenue de la pêche au hareng.

Dundee acheta alors la plupart des navires parce qu’ils avaient été construits solidement. Puis, Peterhead s’est essayé dans la construction de navires en acier. Parce que ces navires devaient se rendre en Arctique, ils ont décidé que l’acier était la meilleure option, jumelée à la vapeur. Deux navires furent donc construits : le Empress of India et l’Inuit. Ils étaient tous deux faits d’acier, mais ni un ni l’autre n’est revenu de son premier voyage. La glace avait fini par avoir le meilleur d’eux, en les comprimant. Où le bois pouvait bouger, l’acier, lui, ne pouvait que fissurer. Il n’y en eut pas d’autre.

La vapeur était la voie du progrès pour se propulser au travers des glaces. Les propriétaires commandèrent donc des moteurs à vapeur pour installer sur leurs navires. Ils tentèrent également de remettre en état les navires pendant la saison morte, afin qu’ils soient prêts pour la saison suivante. Plusieurs d’entre eux pouvaient être utilisés deux saisons de suite. Ils pouvaient ainsi aller à la chasse aux phoques entre février et mai, puis à la chasse à la baleine de mars à septembre ou octobre. La seule chose, c’est qu’ils devaient revenir avant que la glace ne les emprisonne. Malheureusement, certains d’entre eux se firent quand même prendre par la glace, subissant parfois des conséquences désastreuses.

Beaucoup de baleiniers avaient des relations sexuelles avec des femmes inuit quand ils partaient pour longtemps. Les Inuit leur prêtaient gentiment leurs femmes. Beaucoup de bébés furent issus de ces unions, mais il était évident que ces enfants n’avaient pas que du sang inuit. Les Inuit disaient que ces enfants avaient des visages de Peterhead, bien qu’ils les acceptaient quand même dans leurs familles. Pour aussi loin que je me souvienne, il n’y a jamais eu de “non, tu ne fais pas partie de notre famille.” Les Inuit les acceptaient, tout simplement. Ces enfants ne voyaient leurs pères que lorsque ceux-ci retournaient à la chasse.

Personne n’a jamais su combien d’hommes parlaient à leurs femmes de ces aventures, une fois de retour dans leur village. Personnellement, je crois qu’ils n’en parlaient pas du tout. What tha dinna ken das na herm ya. [Ce qu’on ne sait pas ne fait pas mal.] De toute évidence, cette pratique n’était pas honteuse en Arctique. C’était des hommes biens, mais on savait que…

L’Écosse Fiona Riddell, assistante conservatrice du Musée Arbuthnot de Peterhead

Fiona Riddell, assistante conservatrice du Musée Arbuthnot de Peterhead, brosse un rapide portrait de l’implication de cette petite ville portuaire du nord-est de l’Écosse dans la chasse à la baleine à partir de 1788. Elle rappelle l’importance de la collaboration avec les Inuit pour les baleiniers écossais qui passaient des mois sinon des années si loin de la maison.

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Découverte : Earl Scott

Je m’appelle Earl Scott. Je suis guide sur le bateau Discovery, ainsi que pour le musée Verdant Works. J’amène des gens de partout à travers le monde visiter notre merveilleux navire, un des célèbres attraits de Dundee.

À vrai dire, ce navire a été acheté en 1905 par la Compagnie de la Baie d’Hudson qui l’utilisa comme navire de marchandises. Il s’est promené entre le Canada et la ville de Londres, peaux et fourrures à bord. Puis, il a été prêté au gouvernement français en 1914, durant la Première Guerre mondiale, pendant laquelle il est allé jusqu’en Russie. Ce navire avait été construit dans le style d’un navire baleinier, avec 4 différentes couches de bois pour former la coque.

C’est l’hiver, puis c’est l’été.

Ils ne savaient pas à quoi s’attendre au Pôle Sud. Parce que Dundee était reconnu pour construire de fameux navires baleiniers en bois qui avaient l’habitude d’aller jusqu’en Arctique, ils ont pensé : « Il serait mieux d’avoir la connaissance des constructeurs navals de Dundee et d’utiliser un de leurs vaisseaux au lieu d’un navire en métal qui pourrait craquer. »

La prochaine expédition partait pour les îles Malouines, pour chasser la baleine. Le navire revint au bercail en 1927. Puis, il repartit de 1929 à 1931, pour la troisième expédition en Antarctique, afin de vérifier plusieurs choses sur le continent. De retour en 1931, il resta à un des quais le long de la Tamise, en guise de navire d’entraînement pour les scouts marins et les cadets de la marine.

L’Écosse Une visite à bord du Discovery avec Earl Scott à Dundee

Earl Scott est un guide qui travaille à Verdant Works et au navire, le Discovery, à Dundee en Écosse. Il explique ici comment le vaisseau Discovery a été construit sur le modèle des bateaux de chasse à la baleine. Le navire navigua jusqu’en Antarctique avec Scott et fut ensuite acheté par la Compagnie de la Baie d’Hudson qui l’utilisa pour transporter sa marchandise du Canada jusqu’à Londres.

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Iain Sword
Le jute pousse au-dessus de la terre et par conséquent, sa tige est épaisse et assez ferme jusqu’à la pointe qui elle, est plus mince et beaucoup plus douce. Les pointes ne sont pas très dures, mais lorsqu’on les presse ensemble, elles deviennent très solides. Lorsque vous exercez à la fois une tension et une légère torsion, les fibres se glissent les unes contre les autres et finissent par se joindre afin de donner assez de prise pour que vous puissiez faire un tissage assez serré.

Dorothy H. Eber
Savez-vous pourquoi les navires de Dundee continuèrent d’aller à la chasse à la baleine bien après les autres? Parce que ses usines de jute utilisaient l’huile de baleine.

Iain Sword
Il y a 800 ans, Dundee était un port important qui faisait du commerce principalement avec l’Europe et la Baltique. Autour des années 1550, Dundee était probablement la deuxième ville la plus riche de l’Écosse.

Interviewer
Est-ce que la ville était plus grande qu’elle l’est aujourd’hui?

Iain Sword
Pas plus grande, mais beaucoup plus riche. Puis, nombre d’événements ont eu lieu. Les deux partis opposés pendant la guerre civile ont pillé et ruiné la ville de Dundee. Dans les mêmes années, la ville fut envahie par la peste et sa population presque anéantie. Ses habitants ont dû recommencer tout à zéro. Jamais Dundee ne redevint aussi riche, bien qu’au moment où l’industrie textile fut à son apogée (ce qui correspond probablement au temps de la guerre civile américaine), quelques-uns des propriétaires d’usines fussent immensément riches.

Dorothy H. Eber
Quand je suis allée en Écosse, j’ai interviewé un descendant des Kinnes, dont la firme existe encore aujourd’hui. Bien qu’ayant délaissé l’industrie baleinière, cette famille était toujours en affaires et fournissait désormais l’équipement aux plateformes pétrolières. J’ai rencontré M. Kinnes qui m’a dit : « Savez-vous pourquoi les gens de Dundee étaient si impliqués dans la chasse à la baleine et pourquoi ils continuèrent à chasser pendant si longtemps? » J’eus beau lui dire que je le savais, il me rétorqua : « Non, vous ne le savez pas! » Puis il me raconta que c’était à cause de l’industrie du jute qu’il y avait ici jadis.

L’Écosse Une visite à Verdant Works à Dundee Avec Iain Sword

Iain Sword travaille comme guide à Verdant Works, une ancienne usine textile de Dundee. Il nous explique l’importance de l’industrie de la jute pour la prospérité de Dundee dans la deuxième moitié du dix-neuvième siècle. Dorothy H. Eber nous explique comment le procédé d’assouplissement de la jute demandait de l’huile de baleine, ce qui a permis aux baleiniers de Dundee de continuer la chasse jusqu’à la toute fin du dix-neuvième siècle.

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Je suis Fred Calabretta, conservateur des collections à Mystic Seaport depuis plusieurs années. Je me passionne pour l’étude de la chasse à la baleine dans l’Arctique de l’Est et tout particulièrement pour la participation de New London dans cette activité.

New London possédait une longue tradition de pêche à la baleine, tradition qui remontait à l’ère coloniale, avant la guerre d’Indépendance. Cette chasse y atteint son sommet vers 1845. Agents baleiniers et armateurs prospéraient. Ils cherchaient de nouveaux terrains de pêche. Les Américains avaient bien visité les terres du détroit de Davis avant la Révolution, mais cela faisait maintenant 50 ou 60 ans. Un groupe d’armateurs décidèrent donc d’y retourner. Ils achetèrent un navire, le McLellan, l’équipèrent pour la chasse arctique à la baleine et mirent le cap sur le détroit de Davis et la baie de Cumberland en 1846.

Ce voyage très important marqua un second début pour la pêche américaine dans l’Arctique de l’Est, en plus d’établir la préséance de New London dans les activités baleinières et de rouvrir la région aux baleiniers de la Nouvelle-Angleterre. Enfin, il préluda aux relations entre baleiniers de New London, explorateurs de l’Arctique et Inuit.

Il existait une différence entre la chasse traditionnelle et celle qu’on pratiquait dans l’est de l’Arctique. Les baleiniers chassaient la baleine boréale pour la première fois, alors qu’ils chassaient habituellement la baleine noire et le grand cachalot. Les voyages arctiques offraient aussi d’autres nouveautés. La proximité des territoires baleiniers arctiques de la Nouvelle-Angleterre accélérait les voyages. Alors que le problème de désertion était très sérieux dans les autres régions du monde, l’environnement de l’Arctique prévenait une telle chose. Pourquoi prendre une telle chance, lorsqu’il n’y a nulle part où aller? Enfin, l’eau était si froide qu’il n’y avait nul besoin de renforcer le bas des coques avec du cuivre pour les protéger des tarets.

La chasse à la baleine dans l’est de l’Arctique prit de l’expansion, surtout grâce au rôle joué par New London. Puis New Bedford entra dans la danse. Le dernier voyage du McLellan marqua un moment décisif. En plus d’avoir été le premier, ce bateau fut aussi essentiel parce qu’il servit à former des maîtres baleiniers importants.

Sydney Budington, George Tyson et Christopher Chappell ont tous trois navigué et appris sur le McLellan, qu’on pourrait presque qualifier de bateau-école. Lors de son voyage de 1851, son capitaine opta pour une approche différente : il laissa un groupe d’hommes passer l’hiver dans l’Arctique. Ce furent les premiers baleiniers américains à hiverner intentionnellement dans le Nord. Parmi le groupe figurait Sydney Budington, qui jouera ensuite un rôle majeur. Les hommes survécurent à l’hiver, en grande partie grâce à l’aide des Inuit, qui leur apprirent à se vêtir adéquatement, à manger correctement et à se protéger du froid. C’est donc vers 1851 que commença réellement à se forger la relation avec le peuple inuit.

Cette relation avec les Inuit fut cruciale, parce qu’elle eut un impact à la fois sur les baleiniers et les explorateurs. Les hommes participant à ce premier hivernage apprirent à vivre comme les Inuit, grâce au savoir de ceux-ci. Des gens comme Charles Francis Hall se rendirent à New London pour parler à ces hommes et bénéficier de leurs connaissances. Il existe donc un lien direct qui remonte aux techniques inuit de survie enseignées au groupe du McLellan.

À l’origine, il n’y avait aucune relation formelle entre Inuit et baleiniers, mais plutôt un commerce informel: les Américains apportaient des biens manufacturés, pour lesquels ils recevaient probablement des fourrures et des vêtements faits par les Inuit. Ces échanges étaient toutefois limités, puisque l’interaction était plutôt mineure.

Au bout de 15 ou 20 ans, les Américains établirent des stations baleinières dans l’est de l’Arctique, tout particulièrement dans la baie de Cumberland et le détroit d’Hudson. C’est à ce moment que se forma réellement la relation avec les Inuit, qui prit beaucoup plus d’importance. Les Inuit développèrent un lien de travail avec les stations, où ils assuraient une présence.

Nouvelle-Angleterre Fred Calabretta, conservateur des collections, Musée de Mystic Seaport Partie 1 de 4

Fred Calabretta est le conservateur des collections du Musée de Mystic Seaport au Connecticut. Il raconte l’histoire des voyages du McLellan, un navire baleinier de New London. Le dernier voyage de 1851 du McLellan a été particulièrement couronné de succès quand une partie de son équipage a passé l’hiver dans la baie de Cumberland pour tirer profit de la chasse au début du printemps. À partir de ce moment-là, baleiniers et explorateurs imitèrent ces méthodes jusqu’à la fin de la chasse à la baleine au tournant du dernier siècle.

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L’interrelation entre baleiniers américains et communautés Inuit (et la dépendance des uns vis-à-vis la coopération des autres) s’amplifia. À l’époque du capitaine George Comer (le dernier capitaine de baleinière arctique en provenance de la Nouvelle-Angleterre), cette relation était devenue sophistiquée et complète. Plusieurs bateaux étaient alors opérés par un équipage inuit. L’industrie baleinière déclinant depuis plusieurs années déjà, les baleiniers d’expérience se faisaient rares en Nouvelle-Angleterre. Bien souvent, sur un équipage de quatorze hommes comme ceux de Comer, seuls deux ou trois (les officiers, probablement) avaient déjà fait de la pêche à la baleine.

Règle générale, l’expérience baleinière des Inuit dépassait celle de l’équipage de Comer. Ainsi, la dépendance envers les Inuit augmenta. Dans les dernières années (de la décennie 1880 jusque vers 1910), un grand nombre des baleines prises le furent par des bateaux et des équipages Inuit. En échange, les Inuit recevaient des marchandises ou des embarcations. Ces-dernières constituaient la marchandise ultime, l’article le plus gros, le plus coûteux et le plus précieux. On a conservé des photos de l’Era en hivernation en 1903. Sur celles-ci, on aperçoit dix baleinières sur la glace. L’Era ne pouvant en transporter que cinq environ, cela signifie que cinq de ces embarcations appartenaient aux Inuit.

Au temps de Comer, les Inuit jouaient un rôle extrêmement important auprès des baleiniers. En plus de servir d’équipage sur les baleinières, ils servaient de guides; ils dessinaient des cartes; ils contribuaient à la survie des équipages; ils les approvisionnaient en viande de caribou, en poisson et en autres aliments frais, pour les prémunir contre le scorbut.

Les femmes fabriquaient des habits en caribou et des bottes en peau de phoque pour les hommes. Ces vêtements étaient plus chauds que tout se qui se vendait aux États-Unis; ils étaient essentiels à leur survie. En retour, les Inuit recevaient des marchandises précieuses à leurs yeux, particulièrement des articles de chasse, comme des carabines et des munitions, mais aussi des longues-vues pour repérer le gibier, des ustensiles de cuisine en métal et plusieurs autres articles. Comer apportait toujours une panoplie de marchandises à échanger. Le système d’échange était très développé à son époque. La fourrure et l’ivoire constituaient les deux autres marchandises les plus convoitées.

Par contre, les produits baleiniers s’étaient considérablement dévalués. S’ils manquaient de place ou de temps, les marins n’embarquaient même plus l’huile de baleine. Les fanons (une substance flexible semblable à du plastique qu’on trouvait dans la bouche de certaines espèces de baleines) servaient encore à la fabrication de plusieurs produits : vêtements pour femmes, fouets de boghei, ressorts de charrette, etc. Bien qu’il y eut encore de l’argent à faire avec les fanons, la pêche à la baleine en général n’était plus très profitable.

Pour faire leur frais, Comer et ses collègues firent plus de commerce de fourrures: renard, carcajou, loup, tout ce sur quoi ils pouvaient mettre la main. Ce commerce devint si important que le navire de Comer, dans les deux dernières années de sa carrière nordique, appartenait à un fourreur de New York, plutôt qu’à une société ou un agent baleinier. Les capitaines récupéraient aussi tout l’ivoire qu’ils trouvaient (provenant surtout du morse, mais aussi du narval). À la fin de l’ère baleinière, qui correspond à la fin de la carrière de Comer, ce dernier était devenu autant négociant que baleinier. La relation avec les Inuit atteignait alors son apogée.

New London mena le bal de la pêche à la baleine dans l’est de l’Arctique. Cette activité devint extrêmement importante pour cette ville et tout le sud-est du Connecticut. Elle l’avait toujours été, mais l’Arctique contribua à la garder en vie. À l’échelle locale, la pêche à la baleine connut son apogée en 1845, mais elle subsista un autre demi-siècle grâce à l’est de l’Arctique.

L’ouverture de la baie d’Hudson à la pêche à la baleine en 1860 constitua un événement majeur. Si deux des navires provenaient de New Bedford, ils étaient commandés par des baleiniers de New London. L’un des capitaines, Christopher Chappell, avait servi sur le McLellan. De 1860 au début des années 1890 (qui marque la fin de l’ère baleinière à New London), la pêche baleinière dans l’Arctique de l’Est est à l’origine de la moitié des voyages effectués et des revenus. C’est dire son importance à l’échelle locale.

La pêche à la baleine influença même le tissu social et économique de la région. L’hôpital de New London fut construit par des armateurs baleiniers. Cimetières, autres édifices et institutions furent érigés avec l’argent des agents baleiniers. L’activité baleinière occupa beaucoup de gens, et pas seulement les marins : les constructeurs de navire, les fabricants de voilure, les jointoyeurs, les charpentiers de marine qui faisaient les harpons, les fabricants de barils, les marchands de fournitures pour bateaux, de nourriture, de vêtements et d’autres marchandises. La pêche à la baleine revêtait une importance gigantesque à New London et dans le sud-est du Connecticut, mais elle prit fin en 1892, date du dernier voyage.

Nouvelle-Angleterre Fred Calabretta, conservateur des collections, Musée de Mystic Seaport Partie 2 de 4

Quand George Comer est devenu un capitaine de baleinier en 1895, les baleiniers comptaient énormément sur les Inuit pour tuer et débiter les baleines. Les équipages sur les bateaux étaient dès lors plus restreints et la plupart des marins n’avaient aucune expérience de la chasse à la baleine. Un flux de marchandises commerciales circulait alors dans les camps inuit.

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Le capitaine George Comer naquit en 1858, au Québec. On connaît très peu de choses de ses premières années. Apparemment, son père était marin et disparut en mer peu après sa naissance. Sa mère était originaire d’Angleterre. Pour une raison inconnue, elle se retrouva aux États-Unis. Elle aurait connu des épreuves très difficiles. Son nom figure sur plusieurs recensements, ainsi que dans les dossiers d’hospices, qui étaient des foyers pour les pauvres. Elle a vagabondé d’un endroit à l’autre, travaillant comme blanchisseuse là où on acceptait de la prendre, dans ces hospices (des endroits très désagréables au début des années 1860) en trimballant son enfant avec elle. George connut une enfance difficile.

La mère de George, incapable d’assurer l’existence de son fils, le plaça dans un orphelinat de Hartfort, au Connecticut. George avait alors huit ou neuf ans. Il y demeura quelques années, pendant lesquelles il reçut des bribes d’éducation, puis une famille d’accueil d’East Haddam (Connecticut) le prit en charge. Alors un village fermier, East Haddam se trouve à 56 km de Mystic, sur la rivière Connecticut. Ainsi, George Comer grandit sur une ferme, où il besogna jusqu’à ce qu’il ait 17 ans, en avril 1875. Il quitta alors la ferme, pour des raisons inconnues, se rendit à New London à pied, puis s’embarqua sur une baleinière arctique. Ce fut le début de sa carrière de baleinier et de marin, ainsi que son baptême de l’Arctique.

Ce premier voyage dura un an. Le capitaine du navire, John O. Spicer, était un pilier de la pêche à la baleine dans l’est de l’Arctique. Dès 17 ans, Comer se trouva donc lié à un mentor et un professeur de grande envergure.

Mentionnons qu’il a délaissé la pêche arctique un certain temps. Il était alors actif dans l’industrie du phoque basée dans le sud-est du Connecticut. On chassait alors l’éléphant de mer pour son huile et le phoque pour sa fourrure, activités qui se déroulaient principalement dans le sud de l’Océan Indien et de l’Atlantique. Il s’agissait d’un gagne-pain brutal, aux conditions climatiques abominables, très dangereux. Comer faillit périr à deux reprises. Mais il s’en tira bien et gravît les échelons: officier, puis troisième, deuxième et premier lieutenant. Marin, il excellait dans les conditions les plus difficiles. Son expérience dans la chasse au phoque lui offrit un entraînement solide qui le prépara à ce qui l’attendait dans l’Arctique.

En 1889, alors qu’il chassait encore le phoque, il fit le premier de trois voyages annuels dans l’Arctique, en compagnie de Spicer, à bord d’une goélette baptisée l’Era (plus tard, elle tiendra un rôle capital dans sa vie). Puis, il s’y rendit une autre fois à bord du Canton, un navire très semblable au Charles W. Morgan qu’on peut visiter dans le port de Mystic. Enfin, New London se retira de l’industrie baleinière et vendit l’Era, le dernier bateau de pêche à la baleine, à une société de New Bedford. Comer saisit l’occasion pour devenir capitaine, en 1895, à bord de ce navire sur lequel il avait acquis tant d’expérience. Il se rendit dans la baie d’Hudson, où il se spécialisa, y retournant année après année.

Très tôt, Comer fut aux prises avec un double intérêt. Il était marin, chasseur de phoques et pêcheur de baleine – un homme de la mer –, mais il se passionnait aussi pour la nature sauvage, les animaux et les plantes, qu’il étudia. Il s’agit d’un parcours fascinant pour un homme qui avait eu peu d’éducation formelle. Dans les années 1880, il recueillait déjà des spécimens d’oiseaux pour l’Université Yale. Aujourd’hui, ces spécimens figurent parmi les plus anciens conservés par le Musée Peabody de l’Université Yale.

Il poursuivit ces intérêts lorsqu’il se déplaça vers le nord. Au début des années 1890, il ramassa des plantes dans la baie d’Hudson et le détroit d’Hudson. Puis, il commença à se tourner vers ce qui devint éventuellement l’œuvre de sa vie: l’étude et la documentation des Inuit. Il s’y mit de manière informelle d’abord, en recueillant quelques trucs et acquérant des objets culturels. L’année 1897 marqua un tournant dans sa vie: un dénommé Franz Boas, père fondateur de l’anthropologie nord-américaine et une sommité dans ce domaine, contacta le capitaine Spicer pour obtenir des renseignements sur les Inuit de l’Arctique de l’Est. Spicer informa Boaz qu’il avait pris sa retraite et le redirigea vers le capitaine Comer.

Boas demanda à Comer de lui rapporter des artefacts lors de son prochain voyage. Il lui remit même une liste d’articles à recueillir. Vingt-sept mois plus tard, Comer revint avec une collection substantielle d’objets Inuit, qu’il avait recueillis systématiquement, en les documentant. Il invita Boas à le visiter chez lui. L’homme fut ébloui. Il rédigea une note au directeur du Musée américain d’histoire naturelle faisant état de l’acquisition de cette merveilleuse collection comportant plusieurs pièces jamais vues dans les autres musées du monde.

C’est ainsi que Comer tissa des liens avec Boas et le Musée américain d’histoire naturelle et se lança dans une seconde carrière, pour laquelle il ne possédait aucune formation officielle. Il entretiendra une solide relation avec ce musée pendant environ vingt ans et continuera de lui rapporter des artefacts.

Pour son voyage suivant, Boas lui passa une commande plus spécifique : « Prenez des photographies. Faites des enregistrements sonores. Faites des plâtres vivants de visages Inuit. » Cela permit d’étayer la documentation. Comer nota en détail les traditions Inuit. Il recueillit contes, faits d’histoire orale et renseignements sur l’expédition Franklin, dessins, cartes, tout ce qu’il pouvait trouver. L’essentiel de ses récoltes se retrouva au Musée américain d’histoire naturelle, qui, en 1907 ou 1908, possédait la plus grosse collection arctique au monde, collection acquise essentiellement de Comer et de Robert Peary. Ces activités firent de Comer un anthropologue, une seconde carrière qui se greffa à ses voyages lucratifs de baleinier.

Nouvelle-Angleterre Fred Calabretta, conservateur des collections, Musée de Mystic Seaport Partie 3 de 4

Fred Calabretta raconte l’histoire fascinante du capitaine George Comer. Né à Québec en 1858, Comer passa par l’orphelinat puis par une famille d’accueil avant de s’embarquer sur le navire baleinier du Capitaine John O. Spicer à l’âge de dix-sept ans. George Comer était un homme très curieux. Guidé par Franz Boas, il développa une carrière comme anthropologue des Inuit.

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Ces activités firent de Comer un anthropologue, une seconde carrière qui se greffa à ses voyages lucratifs de baleinier.

Il faut comprendre que, s’il pouvait s’adonner à l’anthropologie, c’est en raison de la longue période d’hivernation. Comer partait habituellement dans le Nord pour 27 mois. La pêche à la baleine cessait en septembre de la première année, après quoi l’équipage se préparait à hiverner. La pêche occupait très peu l’équipage de septembre ou octobre jusqu’en mai de l’année suivante. Le navire étant en hivernation, Comer disposait alors d’une excellente occasion d’observer les Inuit, de travailler avec eux et d’apprendre à les connaître. La clé de son succès résidait dans le profond respect qu’il entretenait à leur égard. Les Inuit n’étaient pas que des employés ou des partenaires commerciaux; ils comptaient réellement à ses yeux. Ce respect engendra la réciproque, ce qui lui permit d’étudier leur mode de vie de très près, y compris les cérémonies chamanistes angakok dans les igloos, qu’il fut le premier à photographier. Cette relation privilégiée avec les Inuit dura jusqu’à son dernier voyage baleinier, en 1912.

Il continua à aller en mer par la suite. Il prit part à une expédition au Groenland commanditée par le Musée américain d’histoire naturelle, l’expédition « Crocker Land », qui se perdit pendant deux ans. Comer profita de ce temps pour s’adonner à l’archéologie, ce qu’il n’avait jamais fait. Il localisa quelques anciens sites d’occupation Inuit. Sans formation aucune, il commença à recueillir du matériel archéologique. Il ne faisait que gratter la surface, devinant qu’il y aurait plusieurs couches et que les artefacts les plus anciens se trouveraient plus bas.

On appelle encore la région où il a creusé « Comer’s Midden ». Plusieurs personnes publièrent ses trouvailles, dont Clark Whistler, qui fut un anthropologue de renom. On considère encore Comer’s Midden comme un très important site archéologique du Nord.

Comer avait la cinquantaine avancée lorsqu’il revint de cette expédition. À l’éclatement de la Première Guerre mondiale, il approchait la soixantaine. Voulant servir son pays, il s’enrôla dans la marine, à titre d’officier. On ne lui offrit pas le commandement du navire, ce qui le mit mal à l’aise, habitué qu’il était de donner les ordres.

Après son service dans la marine, il eut l’occasion de faire un dernier voyage dans le Nord. Christian Leden, un ethnologue, organisa une expédition dans la baie d’Hudson afin d’étudier les Inuit et d’explorer la possibilité d’établir des postes de traite. On acquerra un vaisseau, le Finback, un yacht privé qu’on renforça aux fins du voyage.

Comer fut capitaine du voyage qui, dès le départ, s’annonça mal. L’équipage s’avéra terriblement inexpérimentée et très peu sobre. Comer fut même menacé au pistolet par un membre d’équipage, ce qui se solda par une solide rossée de la part du capitaine. La santé de Comer était mauvaise; il ne se sentait pas bien. De plus, il s’entendait mal avec Leden, qu’il trouvait arrogant. Comer aurait voulu régner en maître sur le bateau, mais il devait partager son autorité avec Leden.

Comer atteignit néanmoins Cape Fullerton et il revit ses vieux amis Inuit. C’était d’ailleurs la raison première de sa participation à l’expédition. Peu après son arrivée, le Finback s’échoua dans le havre Fullerton, chose que je ne m’explique pas, puisque Comer était entré et sorti sain et sauf de ce port plus souvent que quiconque. Il connaissait ces eaux comme le fond de sa poche. L’événement ne fut pas dramatique: des bateaux à vapeur croisaient dans la baie d’Hudson à l’époque; l’équipage fut secouru.

Comer travaillait méticuleusement. Il recueillait des renseignements sous plusieurs formes. Il prit des photos, fit des plâtres et écrivit des journaux truffés d’informations, au point où il nous est aujourd’hui possible de dresser des portraits intéressants d’individus, ce qui était chose inusitée à l’époque. Nous pouvons comprendre en partie certaines personnes avec qui Comer entretenait des relations étroites, ce qui représente une part précieuse de son travail.

Les baleiniers (tout comme les agents américains de l’immigration sur l’île Ellis) avaient l’habitude de simplifier les noms Inuit. Puisque ceux-ci parlaient difficilement l’inuktitut, même si Comer, lui, y arrivait jusqu’à un certain point, ils attribuaient aux Inuit des noms américains. Parmi ces rebaptisés figure Tasseok, connu des baleiniers sous le nom de Harry. Comer le connaissait depuis au moins vingt ans. On voyait en lui le chef des Aivilik, le peuple dont Comer fut le plus près pendant toute sa carrière. Harry commandait un équipage d’embarcation. C’était un excellent sculpteur. Comer conserva plusieurs de ses pièces en ivoire. Sa relation avec Harry dépassait la relation de travail; il s’agissait d’une amitié sincère.

Une femme était connue des baleiniers sous le nom de Shoofly. C’était l’épouse d’un Inuit portant le nom de Ben, un bon ami de Comer. Shoofly fut la compagne nordique de Comer pendant plusieurs années. Il existe plusieurs photos d’elle, même si le capitaine ne la mentionne que rarement dans ses journaux de bord. Évidemment, Comer avait une famille à East Haddam et la bonne société de la Nouvelle-Angleterre aurait mal vu cette relation avec Shoofly. Or, la chose était culturellement acceptable dans le Grand Nord, pourvu qu’elle  soit déclarée et acceptée par toutes les personnes concernées.

Comer entretint des liens étroits avec d’autres Inuit. Par exemple, lorsque Comer tomba à travers la glace, à bonne distance du bateau. Ben le repêcha, le garda au chaud et le ramena à son bateau, lui sauvant la vie. Comer était reconnaissant de tels gestes. À la mort de Ben, il porta le deuil.

Melechi faisait aussi partie du cercle d’Inuit que Comer connaissait bien. Celui-ci a ramené plusieurs sculptures de Melechi. En fait, Comer était proche de 30 ou 40 Aivilik, dont on sait beaucoup de choses grâce à ses registres détaillés. Comer fit même des recensements. On connaît donc le poids, la taille, l’âge et les liens de parenté de ces personnes. On connaît même leurs visages en trois dimensions grâce aux plâtres faits par Comer. Son legs offre une merveilleuse fenêtre ouverte sur le passé et sur ce peuple.

Nouvelle-Angleterre Fred Calabretta, conservateur des collections, Musée de Mystic Seaport Partie 4 de 4

George Comer avait beaucoup de respect pour les Inuit. Ses plus proches compagnons durant les dix-sept années où il alla chasser la baleine dans la baie d’Hudson furent certainement Nivisinaaq (Shoofly), Ippaktuq Tasseok (Harry), Melichi, Ben qui lui sauva la vie et plusieurs autres. Il entreprit son dernier voyage de chasse en 1912, mais revint au Cap Fullerton avec une expédition après la Première Guerre mondiale sur le Finback.

Des Qammait inuit aux ports baleiniers, un échange inégal

L'Écosse 112 Ko L'Écosse

Quelle incroyable surprise devaient avoir les Inuit qui ont eu la chance ou la malchance (plusieurs n'en sont jamais revenus) de voyager sur les navires baleiniers jusqu'à leurs ports d'attache. Par exemple, Innulluapik a découvert le port baleinier d'Aberdeen en 1839 comme invité et futur guide du capitaine William Penny. Ipiirvik et Taqulittuq ont aussi voyagé jusqu'en Angleterre où ils ont rencontré la reine Victoria en 1853. Une dizaine d'années plus tard, soit en 1862, ils ont suivi Charles Francis Hall et le capitaine Sidney O. Budington jusqu'à New London, au Connecticut.

Provenant de campements inuit construits de pierre et de peaux d'animaux et chauffés avec la qulliq, les Inuit ont été impressionnés par autant de lumières dans les rues et les édifices, tellement de gens et de chevaux, tellement de maisons et de machines. Les différences de niveaux de vie entre les deux univers devaient leur paraître surréalistes.

La Nouvelle-Angleterre aux États-Unis 172 Ko La Nouvelle-Angleterre aux États-Unis

La chasse à la baleine, et pour une large part la chasse à la baleine dans l'Arctique de l'Est, a contribué à une prospérité exceptionnelle dans les ports baleiniers. Par exemple, de 1753 à 1860, Dundee est devenue la troisième ville en importance en Écosse et sa population s'est multipliée par huit jusqu'à 90, 000 personnes. Dundee augmentera d'un autre 50,000 habitants dans les vingt années suivantes, étant devenue la ville connaissant le plus rapide développement urbain de Grande Bretagne.' (Watson 1988 : 79) La chasse à la baleine n'était pas la seule activité économique pour les marins de Dundee, plus particulièrement à la fin du dix-neuvième siècle quand l'industrie textile a constitué le revenu le plus important des Dundoniens. Mais elle a été le moteur initial de tout ce développement regroupant une multitude de gens de métiers, des charpentiers navals aux tonneliers, des forgerons et fabricants de câbles de bateaux aux fournisseurs de denrées pour les navires.

La Nouvelle-Angleterre aux États-Unis 160 Ko La Nouvelle-Angleterre aux États-Unis

Une telle explosion de prospérité due à l'activité baleinière survint aussi dans d'autres ports d'Angleterre et d'Écosse comme Hull ou Peterhead. En Amérique du Nord, le succès économique incomparable de New Bedford en Nouvelle Angleterre nous fournit un autre exemple intéressant. En 1857, New Bedford possédait une flotte de 329 navires et plus de 10,000 hommes étaient engagés dans la chasse à la baleine. Elle est devenue la ville la plus prospère d'Amérique du Nord.

La plus grosse récompense qu'un chasseur inuk pouvait rêver recevoir pour avoir tué une baleine était le bateau baleinier lui-même, mais le plus souvent, les chasseurs étaient récompensés avec un fusil, des munitions, ou du tabac, quand, à une certaine époque, la valeur d'une seule baleine boréale pouvait payer pour tout le navire baleinier. Certains économistes ont qualifié ce genre de transactions d'échange inégal.

Dans la présente section, Iain Flett, le chef archiviste de la Ville de Dundee nous raconte l'histoire de la chasse à la baleine du point de vue du développement de Dundee. Fiona Riddell, l'assistante directrice du Musée Arbuthnot, explique comment les capitaines baleiniers de la famille Gray ont créé la prospérité et des ouvertures économiques pour la ville de Peterhead en Écosse. Par ailleurs, Fred Calabretta explique comment la chasse à la baleine de l'Arctique de l'Est dans la dernière moitié du dix-neuvième siècle créait 50% des revenues de l'industrie baleinière de la ville de New London au Connecticut.