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Daniel Webster
Le bateau de chasse à la baleine Daniel Webster avait son port d'attache au Massachusetts. Il accomplit quatre voyages vers l'Arctique. Pendant l'une de ses plus longues sorties (de 1860 à 1863), il passa deux hivers dans la baie de Cumberland et le scorbut lui ravit quatre membres d'équipage. Deux marins s'enfuirent aussi lors de ce voyage. Écrite par John Sullivan, l'un des déserteurs, leur aventure représente l'un des récits les plus tragiques et étonnants de l'histoire de la chasse à la baleine dans la baie de Cumberland.
La nuit du 4 août 1860, neuf marins américains désertèrent leurs navires dans la baie. Ces hommes (deux du Daniel Webster et sept de l'Ansel Gibbs) s'enfuirent à la rame dans une baleinière non pontée de 8,5 mètres de long, disparaissant dans l'obscurité. Ce n'était déjà pas une mince affaire, juste au sud du cercle arctique, au début d'août, mais la nuit était brumeuse. De plus, les petites îles rocheuses de l'embouchure de fjord Kingnaite masquèrent l'embarcation. La rumeur (qui s'avéra fondée) voulait que ces hommes avaient l'intention de retourner chez eux.
La première nuit, ils traversèrent la baie jusqu'à Qimmiqsut (île de Nimigen), un trajet de plus de 80 kilomètres. Ils demeurèrent à distance des campements et des navires et passèrent sans se faire remarquer, se fondant parmi la centaine de baleinières présentes cette saison-là. Ils se dépêchèrent à sortir de la baie, craignant probablement d'être arraisonnés et retournés à leurs vaisseaux. La désertion constituait une infraction criminelle.
Les hommes ne possédaient pas les connaissances, les compétences et l'équipement nécessaires pour survivre. Seuls deux des neuf déserteurs avaient pris la mer auparavant; tous en étaient à leur première visite dans l'Arctique. Leurs effets personnels se réduisaient à peu de choses, ce à quoi ils avaient ajouté quelques articles volés, sans plus. La plupart des baleinières étaient alors munies d'une petite voile, d'une cognée, d'une lanterne de verre, d'une pierre à feu, de bougies, d'un compas et, peut-être, de rations de pain et d'eau pour quelques jours. Outre cet équipement et leurs vêtements, ils disposaient de deux fusils, de munitions, de cinq couvertures, de neuf kilos de pain et de toutes les provisions cuites qu'ils purent trouver. Pas de cartes, de plans ou d'instruments de navigation outre le compas de la baleinière, mais aucun des déserteurs n'aurait su s'en servir. À propos de leur itinéraire prévu, tout ce qu'ils auraient pu dire, c'est « cap au sud ». (1)
Malgré tout, un mois plus tard, ils avaient traversé le détroit d'Hudson et descendaient la côte du Labrador, mettant près de 500 kilomètres derrière eux. Ils n'avaient rien tué depuis leur sortie de la baie de Cumberland, ni rencontré d'Inuit. Ils étaient désespérément affamés.
Le 3 septembre, Warren Dutton du Daniel Webster mourut d'épuisement et d'inanition. Les autres déserteurs mangèrent toutes les parties comestibles de sa dépouille, allant jusqu'à casser les os pour les faire bouillir. Quelques jours plus tard, deux hommes attentèrent à la vie de John Sullivan en l'assommant par-derrière. Dans la rixe qui s'ensuivit, Sullivan poignarda l'un de ses assaillants à la gorge. Celui-ci agonisa toute une journée avant de mourir. Il fut ensuite mangé.
Trop affaiblis pour poursuivre leur route, les déserteurs mangèrent tout le cuir en leur possession, bottes et ceintures comprises. Découragés, ils campèrent sur la berge, où, dans les mots de Sullivan, ils prévoyaient « demeurer [] jusqu'à ce que nous mourions ou soyons secourus ». (2)
Un plein bateau d'Inuit découvrit les survivants, qu'ils secoururent et soignèrent tout l'hiver. L'échec des déserteurs à subsister dans leur progression vers le sud montre à quel point les Qallunaat dépendaient des Inuit, surtout lorsqu'ils devaient quitter leurs navires.
(1) Charles Francis Hall, Journal, juillet-novembre 1860. Collection Charles Francis Hall, archives du Smithsonian National Museum of American History.
(2) Sullivan, dans Ross (dir.), Arctic Whalers, Icy Seas, p. 180