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W. Gillies Ross
Les premiers voyages à la baie d’Hudson eurent lieu en 1860. J’ai trouvé une référence à un voyage dans le détroit d’Hudson en 1857, mais je n’en sais pas plus. On commença à exploiter ce territoire en 1860. La Compagnie de la Baie d’Hudson s’y était essayé auparavant, sans que ses navires n’hivernent. Elle faisait alors des expéditions aller-retour d’une saison depuis Churchill. L’expérience étant peu concluante, les pêcheurs américains optèrent pour l’hivernage, d’abord à Cape Fullerton, où ils érigèrent quelques installations sur la terre ferme. Une fois le navire pris dans la glace, il fallait installer un entrepôt sur la rive, pour y stocker des réserves de nourriture en cas de catastrophe à bord. On y entreposait aussi les produits de la baleine. Ainsi, la plupart des navires érigeaient quelques bâtiments sur la terre ferme.
Nous sommes alors à l’époque de George Comer, le plus illustre maître baleinier de la baie d’Hudson. Il jetait l’ancre dans le havre de Fullerton, d’où il lançait ses embarcations de pêche qui remontaient jusqu’à la baie de Repulse, à la recherche de baleines. Ces embarcations étaient munies de capotes spéciales qui permettaient aux pêcheurs d’y dormir, après les avoir remorquées sur la glace. On pouvait aussi y cuisinier; elles servaient en fait de maisons mobiles.
Cette zone de pêche était relativement restreinte. Il y eut à peine 200 voyages américains et écossais dans la baie d’Hudson, pour un total de moins de 800 captures. Cela en fait un petit chapitre dans l’histoire de la pêche à la baleine, mais ce chapitre fut très important pour les communautés inuit de la région. Cette activité agissait comme un aimant, attirant vers elle les populations, que ce soit dans la baie de Repulse, à l’île Marble, etc. En plus de se regrouper, les Inuit entraient en relation directe et quotidienne avec les Blancs et leurs articles manufacturés. Ces marchandises s’intégraient à la vie inuit. Avant l’arrivée des baleiniers blancs, les groupes inuit (les Iglulingmiut, les Netsulingmiut, les Kairnimiut et les Aivilingmiut) étaient peu amicaux les uns envers les autres, mais ils comprirent qu’en s’entraidant, en se mêlant, ils pouvaient arriver à quelque chose. Ainsi tombèrent certains des murs existant entre ces communautés. Au sein de la main-d’œuvre d’un navire baleinier de la baie de Repulse, on pouvait trouver côte à côte des esquimaux du Caribou et des Inglulingmiut du bassin Foxe.
Sur l’île de Southampton se trouvait une communauté distincte, les Sallirmiut. En 1902, 58 de ses 62 membres moururent d’une maladie introduite par le navire écossais Active.
Les Américains croyaient avoir le droit de pénétrer dans la baie d’Hudson, ce à quoi le gouvernement britannique répondit qu’il s’agissait d’une mer fermée, qu’elle faisait partie de ses eaux territoriales, et que les Américains n’y étaient pas les bienvenus. Cela ne les arrêta pas. Il existait bien, à l’époque, une limite territoriale de trois miles au large des côtes, mais les baleiniers étaient obligés d’enfreindre cette règle. Après tout, il fallait bien aller à terre (terre sous l’égide de la Compagnie de la Baie d’Hudson) pour chasser le bœuf musqué et le caribou, ériger des entrepôts et prendre contact avec les Inuit.
Vers la fin du 19e siècle (en 1892, je crois), la Compagnie de la Baie d’Hudson arma une baleinière qui partit de Londres pour se rendre à la baie Roes Welcome, afin de concurrencer les baleiniers américains. La cohabitation fut difficile, mais il n’y eut aucune hostilité.
Comparé à d’autres périodes de chasse à la baleine, l’époque baleinière de la baie d’Hudson ne fut pas très importante. Tout au plus, explique Gillies Ross, près de 800 baleines furent abattues dans cette région de 1860 à 1915 pour un total de 200 voyages. Mais ce fut une rencontre significative pour les Inuit vivant à proximité de ce dernier territoire arctique de chasse à la baleine, puisque les baleiniers comptaient surtout sur les Inuit pour leurs opérations.
Fred Calabretta
L’ouverture de la baie d’Hudson à la pêche à la baleine en 1860 constitua un événement majeur. Si deux des navires provenaient de New Bedford, ils étaient commandés par des capitaines baleiniers de New London. L’un des capitaines, Christopher Chapel, avait servi sur le McLellan. De 1860 au début des années 1890 (qui marque la fin de l’ère baleinière à New London), la pêche baleinière dans l’Arctique de l’Est est à l’origine de la moitié des voyages effectués par des baleiniers de New London et de leurs revenus aussi. C’est dire son importance à l’échelle locale.
Le capitaine George Comer naquit en 1858, à Québec. On connaît très peu de choses de ses premières années. Apparemment, son père était marin et disparut en mer peu après sa naissance. Sa mère était originaire d’Angleterre. Pour une raison inconnue, elle se retrouva aux États-Unis. Elle aurait connu des épreuves très difficiles.
Ainsi, George Comer grandit sur une ferme, où il besogna jusqu’à ce qu’il ait 17 ans, en avril 1875. Il quitta alors la ferme, pour des raisons inconnues, se rendit à New London à pied, puis s’embarqua sur une baleinière arctique. Ce fut le début de sa carrière de baleinier et de marin, ainsi que son baptême de l’Arctique.
Comer saisit l’occasion pour devenir capitaine, en 1895, à bord du navire Era à bord duquel il avait acquis tant d’expérience. Il se rendit dans la baie d’Hudson, où il se spécialisa, y retournant année après année.
Au début des années 1890, il ramassa des plantes dans la baie d’Hudson et le détroit d’Hudson. Puis, il commença à se tourner vers ce qui devint éventuellement l’œuvre de sa vie: l’étude et la documentation des Inuit. Il s’y mit de manière informelle d’abord, en recueillant quelques trucs et acquérant des objets culturels. L’année 1897 marqua un tournant dans sa vie: un dénommé Franz Boas, père fondateur de l’anthropologie nord-américaine et une sommité dans ce domaine, contacta le capitaine Spicer pour obtenir des renseignements sur les Inuit de l’Arctique de l’Est. Spicer informa Boas qu’il avait pris sa retraite et le redirigea vers le capitaine Comer.
Boas lui passa une commande plus spécifique : « Prenez des photographies. Faites des enregistrements sonores. Faites des plâtres vivants de visages Inuit. » Cela permit d’étayer la documentation. Comer nota en détail les traditions Inuit. Il recueillit contes, faits d’histoire orale et renseignements sur l’expédition Franklin, dessins, cartes, tout ce qu’il pouvait trouver. L’essentiel de ses collections se retrouva au Musée américain d’histoire naturelle, qui, en 1907 ou 1908, possédait la plus grosse collection arctique au monde, collection acquise essentiellement de Comer et de Robert Peary. Ces activités firent de Comer un anthropologue, une seconde carrière qui se greffa à ses voyages lucratifs de baleinier.
Dorothy H. Eber
J’ai connu une personne merveilleuse qui s’appelait Leah Arnaujaq et qui vécut une partie de sa jeunesse sur les navires baleiniers. Elle venait de Repulse Bay, où habitent encore ses descendants. Elle parlait souvent du capitaine américain George Comer, même si elle connaissait davantage les frères Alexander et John Murray, tous deux capitaines. Apparemment, elle était la fille d’Alexander Murray, mais elle disait être beaucoup plus proche de John Murray, qu’on surnommait « Cross-eyes » à cause de son œil artificiel. Comer, lui, avait été surnommé angakkuq par les Inuit, un nom qui veut dire chaman, parce qu’il étonnait tout le monde avec les photographies qu’il prenait à bord de son vaisseau (d’ailleurs, les photographies de Comer documentent de façon formidable la vie inuit de ce temps-là.). En entendant parler de lui, Leah s’était exclamé : « Oh, Comer! Angakkuq! Il pouvait faire apparaître ces photographies sur un simple bout de papier! Il a été très bon pour les Inuit. » Les capitaines Comer, John et Alexander Murray avaient chacun leur propre équipage quand leurs navires étaient ici. Tandis qu’entre eux, les Inuit gardaient de bonnes relations (la plupart étant d’ailleurs parents), ils ne se côtoyaient pas du tout pendant la chasse à la baleine. « Les capitaines avaient toujours un peu peur que les autres capitaines partent avec leurs hommes. Ils n’étaient pas ennemis, mais à cause de la compétition, ils n’étaient pas amis non plus. »
Dans cet extrait vidéo, Fred Calabretta introduit le plus célèbre baleinier américain, le capitaine George Comer. Comer a connu une telle notoriété à cause de sa longue expérience comme baleinier de la baie d’Hudson, mais aussi parce qu’il a travaillé étroitement avec l’anthropologue Franz Boas du Musée d’Histoire naturelle de New York à recueillir des artéfacts et de l’histoire orale inuit. Dorothy Eber a eu la chance de rencontrer des aînés de la baie d’Hudson qui avait connu Comer. Les Inuit l’appelaient Angakkuq, le chaman, parce qu’il prenait des photos et qu’il pouvait les faire apparaître dur du papier.
Les derniers jours de l'industrie de la chasse à la baleine
Le sort d'un chaman
Q. : Quel est votre nom?
John : On m'appelle John maintenant, mais je suis vraiment Harry junior. Si vous utilisez John Towtongie, tout le monde saura de qui vous parlez.
Q. : Est-ce que les Inuit de Baffin et du Keewatin avaient de bonnes relations entre eux?
John: Oui, quand ils se rencontraient, ils se liaient d'amitié et développaient des liens de parenté entre eux. Et pourtant, il arriva que le chaman des habitants originaux de Salliq et le chaman des gens de Baffin se fachèrent l'un contre l'autre. Les gens de Baffin et les gens de Salliq devinrent dès lors des ennemis. C'est pourquoi presque tous les habitants de Salliq furent tués par le chaman Pitseolak. Le chaman de Baffin, Pitseolak, et le chaman de Salliq, Avaralaak, ont commencé à se battre l'un contre l'autre et les gens de Salliq ont commencé à avoir des visions de baleines et ils moururent tous.
Ils vivaient dans une région de Salliq appelée Qilautituu. Il y avait un gros campement par là. Les habitants originaux de Salliq, avec des gens de Nauyaat et de Baffin, vivaient ensembles à Salliq.
Un homme qui s'appelait Angutimmarik avait adopté un des enfants de Salliq, une petite fille qui était une des survivantes, Naniqtaq. On a nommé Leesee Ittinuar d'apès elle. Elle faisait partie des habitants originaux de Salliq. Il y avait aussi un garçon du nom de Qingaq qui fut adopté par quelqu'un de par ici (Rankin Inlet). J'ai seulement entendu parler de lui. Ils étaient les seuls survivants parmi les habitants originaux de Salliq; Naniqtaq et Qingaq. Je me doute qu'il a dû y avoir d'autres survivants, mais ces deux-là sont les deux seuls que je connaisse.
Les seules histoires que je connais sont celles des Sallirmiut qui ont été exterminés par quelqu'un de Baffin par le chamanisme.
Quand les premiers baleiniers sont arrivés à Nauyaat, les Inuit avaient vraiment peur d'eux. Quand le gros navire s'ancra au large et qu'une chaloupe s'amena vers le rivage, tous nos gens abandonnèrent leurs tentes pour se cacher dans la toundra, parce qu'ils ne savaient pas ce qu'étaient ces choses qui s'avançaient vers eux. C'était comme si ces objets avaient des ailes et s'approchaient d'eux. (Les rames qui bougeaient ressemblaient à des ailes de canard sur l'eau. Note du traducteur Andrew Dialla) Les baleiniers accostèrent et se rendirent aux tentes de peaux de phoque et regardèrent ce qu'avaient les Inuit et quand ils étaient intéressés par quelque chose, ils le prenaient en laissant autre chose. Ils voulaient faire de la traite. Mais les Inuit n'avaient aucune idée de ce qu'étaient ces choses que les Blancs apportaient et ne savaient pas comment les utiliser.
Propos recueillis par Julie Rodrigue lors d'une entrevue avec John Towtongie, en janvier 2009 à Rankin Inlet
Souvenirs de l'époque des baleiniers
Je m'appelle Okpik Patterk, Bernadette Patterk. Je suis originaire de Salliq. J'ai grandi là. Mais on m'a fiancée à un homme d'Ukkusiksalik et nous avons vécu là pendant près de trois ans. Quand ma grand-mère agonisait et me réclamait à son chevet, nous sommes déménagés à Salliq, et ensuite à Igluligaarjuk. Je ne suis jamais retournée à Ukkusiksalik parce que ma belle-famille était aussi partie de là. Ma mère était Qunguliq, Mary, mon père était John Ell, Ullanaq. Ma grand-mère était Shoofly, Nivisinaaq, et mon grand-père était Angutimmarik. Je pense que son nom qallunaaq était Tommy. Je pense qu'on le surnommait Scotch Tom parce qu'il avait appris l'anglais et avait travaillé pour les Qallunaat. Ma grand-mère pouvait aussi parler anglais, mais moi pas du tout. Les deux l'avaient appris des baleiniers. Avant que je sois née, ma grand-mère a travaillé comme plongeuse pour les baleiniers. Dans ce temps-là, les Inuit étaient nourris sur les bateaux quand ils travaillaient pour eux. Apparemment que mon grand-père a aussi travaillé pour les baleiniers parce que son ancien patron est déjà venu à Salliq à l'époque. Je ne sais pas vraiment quel genre de travail il faisait.
Les baleiniers arrivaient à passer l'hiver en emportant avec eux beaucoup de provisions, mais aussi parce que les Inuit chassaient pour eux.
Durant la longue nuit d'hiver, ils organisaient des danses carrées sur le navire, parce qu'à l'époque, il n'y avait pas encore de constructions sur la terre ferme. De nos jours, les Inuit ont des façons de danser qui leur viennent des baleiniers.
Ma grand-mère a travaillé pour le capitaine Comer. Je ne connais pas vraiment d'histoires à son sujet mais j'ai entendu dire que Pameolik racontait une histoire sur le capitaine Comer. On lui avait offert une promotion pour devenir le grand patron, mais lui était hésitant. Quand on lui demanda pourquoi il hésitait, il répondit : Je veux retourner au pays des Inuit.' Quand le bateau fut complètement équipé et qu'il partit pour revenir ici, son bateau a coulé et il ne s'est jamais rendu. Il avait vraiment essayé de revenir ici.
Le nom inuk du capitaine Comer était Angakkuq; je ne sais pas pourquoi.
Avant qu'on déménage à Salliq, les habitants originaux avaient été exterminés par une maladie. Angutimmarik a pris un des enfants de là-bas dans ses bras et l'adopta. Elle grandit jusqu'à l'âge adulte et eut un mari et des enfants. Naniqtak était une petite fille quand elle fut adoptée. Je l'ai rencontrée une fois quand nous sommes allés à Igluligaarjuk pour aller magasiner. Saimanaq était la fille de Naniqtaq et ma mère et elle étaient des surs. Saimanaq était ma arngnaqatiksaapik, ma précieuse belle-cousine. Naniqtaq était la précieuse belle-soeur de mon père.
Propos recueillis par Julie Rodrigue lors d'une entrevue avec Bernadette Okpik Patterk en janvier 2009 à Rankin Inlet.
La baie d'Hudson: un foyer intense d'échanges culturels
Les premiers voyages de chasse à la baleine à la baie d'Hudson eurent lieu à partir de 1860. La Compagnie de la Baie d'Hudson s'y était essayé auparavant, sans toutefois que ses navires n'y passent l'hiver. Elle lançait alors des expéditions aller-retour d'une saison depuis Churchill. L'expérience étant peu concluante, les baleiniers américains optèrent pour l'hivernation, d'abord à Cape Fullerton, où ils érigèrent quelques installations sur la terre ferme. Une fois le navire pris dans la glace, il fallait installer un entrepôt sur la rive, pour y stocker des réserves de nourriture en cas de catastrophe à bord. On y entreposait aussi les produits de la chasse à la baleine. Ainsi, la plupart des navires érigeaient quelques bâtiments sur la terre ferme.
Nous sommes alors à l'époque de George Comer, le plus illustre maître baleinier de la baie d'Hudson. Il jetait l'ancre dans le havre de Fullerton, d'où il lançait ses embarcations qui remontaient jusqu'à la baie de Repulse, à la recherche de baleines. Ces embarcations étaient munies de capotes spéciales qui permettaient aux baleiniers d'y dormir, après les avoir remorquées sur la glace. On pouvait aussi y cuisinier; elles servaient en fait de maisons mobiles.
Cette zone de chasse à la baleine était relativement restreinte. Il y eut à peine 200 voyages américains et écossais dans la baie d'Hudson, pour un total de moins de 800 captures. Cela en fait un petit chapitre dans l'histoire de la pêche à la baleine, mais ce chapitre fut très important pour les communautés inuit de la région. Cette activité agissait comme un aimant, attirant vers elle les populations, que ce soit dans la baie de Repulse, ou à l'île Marble. En plus de se centraliser, les Inuit entraient en relation directe et quotidienne avec les Blancs et leurs articles manufacturés. Ces marchandises s'intégraient à la vie quotidienne des inuit. Avant l'arrivée des baleiniers américains et écossais, les groupes inuit (les Iglulingmiut, les Netsulingmiut, les Kairnimiut et les Aivilingmiut) étaient peu amicaux les uns envers les autres, mais ils comprirent qu'en s'entraidant, en se mêlant, ils pouvaient arriver à quelque chose. Ainsi tombèrent certains des murs existant entre ces communautés. Au sein de la main-d'oeuvre d'un navire baleinier de la baie de Repulse, on pouvait trouver côte à côte des Inuit du Caribou et des Inglulingmiut du bassin Foxe.
Sur l'île de Southampton se trouvait une communauté distincte, les Sallirmiut. En 1902, 58 de ses 62 membres moururent d'une maladie introduite par le navire écossais Active. On n'a jamais identifié la maladie en question : certains parlent de maladie vénérienne, d'autres suggèrent le typhus, d'autres encore la typhoïde. Personnellement, je crois qu'il s'agissait de gastroentérite : le mot « gastric » figure dans une entrée du journal de bord de l'Active, en lien avec le décès d'un membre d'équipage.
L'Active a tenu un rôle important dans la migration des Inuit d'une région à l'autre. Ces déplacements constituent d'ailleurs un autre effet majeur de la chasse à la baleine. Les navires ramassaient des gens à la baie de Cumberland et autour de Big Island, puis les amenaient travailler à la station de Cape Low, sur l'île de Southampton. À la fin de la saison de chasse, ils les ramenaient chez eux.
Tout ce secteur faisait partie de la Terre de Rupert, qui s'étendait sur des millions de kilomètres carrés, sur lesquels la Compagnie de la Baie d'Hudson détenait le monopole. Les Américains croyaient avoir le droit de pénétrer dans la baie d'Hudson, ce à quoi le gouvernement britannique répondit qu'il s'agissait d'une mer fermée, qu'elle faisait partie de ses eaux territoriales, et que les Américains n'y étaient pas les bienvenus. Cela ne les arrêta pas. Il existait bien, à l'époque, une limite territoriale de trois milles au large des côtes, mais les baleiniers étaient obligés d'enfreindre cette règle. Après tout, il fallait bien aller à terre (terre sous administration de la Compagnie de la Baie d'Hudson) pour chasser le boeuf musqué et le caribou, ériger des entrepôts et prendre contact avec les Inuit.
Autour de 1892, la Compagnie de la Baie d'Hudson arma une baleinière qui partit de Londres pour se rendre à la baie de Roes Welcome, afin de concurrencer les baleiniers américains. La cohabitation fut difficile, mais il n'y eut aucune hostilité. Les Américains se révélèrent supérieurs pour négocier avec les Inuit et chasser les baleines. Après ce fiasco, la Compagnie ne chercha plus à freiner les Américains. D'ailleurs, cet échec s'explique peut-être en partie par les marchandises d'échange utilisées par les deux camps. Chaque été, la Compagnie de la Baie d'Hudson envoyait depuis Churchill des bateaux vers la côte, en territoire des Inuit du caribou, pour faire des échanges. Elle offrait surtout un fusil à silex standard (surnommé le fusil de la Baie d'Hudson), à chargement frontal et muni d'une platine à silex qui venait en trois différentes grandeurs. Les Américains, eux, offraient des fusils à chargement arrière, avec mise à feu centrale, cartouche métallique et répétition, comme la Winchester.
Étonnamment, certains Inuit préféraient les fusils à silex. Pourquoi? Parce que l'un des fusils introduits par les Américains utilisait une amorce à percussion. Aussi efficaces soient-elles, ces amorces étaient très petites et, donc, difficiles à poser sur une petite bouche de canon sous un froid polaire. D'autant plus qu'il fallait beaucoup de ces amorces, une par coup. Au contraire, un silex permettait de tirer une quarantaine de coups. Et le fusil à silex ne nécessitait pas d'approvisionnement en amorces ou en balles : il suffisait de se procurer un appareil et de couler soi-même ses plombs. Néanmoins, la Compagnie de la Baie d'Hudson ne put jamais concurrencer efficacement les baleiniers américains ou écossais.
Cela dit, il y eut tout de même quelques expéditions britanniques pour tenter de contrôler la chasse à la baleine dans le Nord. Le géologue A. P. Low commanda en 1903 l'expédition Neptune, qui hiverna intentionnellement à côté de la goélette Era du capitaine Comer. Envoyée par le gouvernement canadien, elle battait tout de même pavillon britannique. Cependant, aucune expédition britannique ne partit du Royaume-Uni.
A. P. Low avait pour mandat d'observer les agissements des baleiniers, puisque les journaux avaient rapporté de possibles intrusions des baleiniers américains sur les terres de la Compagnie de la Baie d'Hudson, soit, par extension, en territoire canadien. À bord du navire de Low se trouvait un policier du nom de Moodie. Celui-ci établit un détachement à Cape Fullerton. Il interdit aussi au capitaine Comer et aux autres baleiniers américains de chasser le boeuf musqué, mettant un frein au commerce des fourrures. En effet, les baleines se faisant plus rares, les baleiniers se tournaient de plus en plus vers ce type de fourrure, entre autres choses. En un voyage, Comer avait ramené 330 peaux de buf musqué. L'acte de Moodie constitue la première affirmation de la souveraineté du Canada dans l'Arctique.
Propos recueillis lors d'une entrevue avec Gillies Ross, Ph. D.
Professeur émérite de géographie à l'Université Bishop
Compétition de chasse à la baleine dans la baie d'Hudson
Le capitaine Comer, ainsi que John et Alexander Murray, avaient chacun leur propre équipage lorsqu'ils allaient à la chasse dans le Nord. Même si les Inuit fraternisaient entre eux, plusieurs étant de proches parents, ils ne se fréquentaient pas beaucoup durant la période de la chasse à la baleine. Les capitaines appréhendaient toujours un peu que les autres leur prennent des hommes. La compétition ne faisait pas d'eux des ennemis, mais pas des amis non plus.
Bien qu'Harry fût le grand patron des navires baleiniers américains, je connais plus de choses sur l'équipage de John Murray, simplement parce que Joe Curley et presque tout le monde qui m'ont donné une entrevue à l'époque semblent avoir travaillé pour les Écossais. Il existait donc un autre navire, l'Albert, dont je pense qu'Alexander Murray était le capitaine. Les frères Murray rentraient et sortaient beaucoup de la baie. Leur père, Alexander Murray, avait fait partie des recherches de l'expédition Franklin. Les frères avaient donc pratiquement été élevés dans cette baie.
L'Inuit Angutimmarik (Scotch Tom) était l'homme de confiance de l'écossais John Murray. Il était le père adoptif de Joe Curley, qui était un homme très connu lorsque je voyageais dans la région. Joe avait passé son enfance sur les navires baleiniers. Il est le père de Tagak Curley et d'une très grande famille de descendants. Joe a grandi sur un navire baleinier.
Joe Curley parlait beaucoup de Shoofly. Cette femme avait beaucoup de personnalité et Joe Curley, qui la connaissait depuis qu'elle était assez jeune, disait qu'elle était une femme très brillante. Il existe de magnifiques photos d'elle, vêtue d'un parka orné de perles. À une époque, elle avait demandé à toutes les femmes de la région de lui confectionner des vêtements ornés de perles qu'elle donnait à Comer pour qu'il les ramène dans le sud dans le but de les exposer dans les musées. En retour, elle donnait du tissu à ces femmes pour qu'elles puissent se fabriquer de nouvelles jupes, plutôt ordinaires, toutes de coton. Dans un sens, les musées semblaient tirer le meilleur profit de cette affaire, mais les gens là-bas adoraient ces jupes de coton. »
Extrait d'une entrevue avec Dorothy Harley Eber en novembre 2009
Dorothy Harley Eber est une recherchiste et une écrivaine montréalaise.





