Vous êtes ici : Accueil » Johnnibo et Kimilu


Johnnibo et Kimilu

que les Qallunaat connaissent sous les noms de John Bull, Johnny Bull, Chimoakjo, Shi-mer-ar-chu, « The Mate » (le lieutenant) et Annie, Kimmedloo

Johnnibo naquit à Akuliak, dans le détroit d'Hudson, en 1840, mais sa famille émigra à la baie de Cumberland alors qu'il était enfant. Il apprit suffisamment d'anglais pour travailler et commercer avec les Qallunaat, qui saluèrent son intelligence, sa fiabilité, son honnêteté et sa fidélité. Johnnibo acquit plusieurs baleinières et embaucha des équipages inuit. Il troquait leurs prises aux Qallunaat, dont l'ardent désir de baleines lui conférait un grand pouvoir de négociation. Selon les archives, il troquait pour obtenir de l'équipement baleinier, du tabac, du savon, des tissus, des couteaux, des mitaines, des bretelles, des vêtements pour hommes, des ustensiles de cuisine, de l'équipement de couture, des fusils et des munitions. Une fois, il a même réclamé des outils de menuiserie.

Johnnibo épousa probablement Kimilu après le décès de son autre femme Kokerzun, la soeur de celle-ci. Kimilu était belle et enjouée. On dit qu'elle s'occupait des malades. Elle naquit vers 1845. Sa mère s'appelait Nevechadloo. Son père Kudlargo se rendit aux États-Unis à bord d'une baleinière. Il mourut de la tuberculose sur le chemin du retour, en 1860, avant de pouvoir remettre à Kimilu une robe rouge et lui parler du pays qu'elle visiterait plus tard. Ses derniers mots, alors qu'il était mourant et souffrait du mal du pays, auraient été « Taku siku? », soit « Aperçois-tu la glace? » (1)

En 1880, Johnnibo et Kimilu vivaient près de Singaijaq (Cape Haven), à l'embouchure de la baie de Cumberland. Ils élevaient une petite fille, Kudlarjuk, dont le père était probablement un capitaine écossais. Un autre capitaine, John Orrin Spicer, conclut un marché avec Johnnibo, son équipage et leurs familles. Il les transporta au lieu de naissance de Johnnibo, Akuliak, et leur fournit provisions, armes, munitions, ainsi qu'une baleinière. Il leur offrit aussi du bois pour construire une maison, mais ceux-ci refusèrent, préférant vivre dans leurs tentes. Ces marchandises firent office de contrat : Johnnibo s'engageait à conserver les baleines qu'ils tuaient et à troquer la graisse et les os avec Spicer, à un prix qui ferait l'affaire de tous.

À son retour l'année suivante, Spicer découvrit que l'équipage de Johnnibo avait pêché trois baleines, mais qu'il les avait déjà négociées avec d'autres capitaines. Avant d'accepter les marchés de ces autres capitaines, qui lui mentirent en l'informant que Spicer ne reviendrait pas durant la saison, Johnnibo avait longuement consulté son équipe. Kimilu s'était violemment opposée à la décision, craignant que Spicer ne leur tranche la gorge à son retour.

Spicer convainquit Johnnibo et sa famille de l'accompagner à Boston, où il pourrait témoigner en cour. Il fournit à la famille une maison, une terre, un bateau et un chien. Mme Spicer enseigna à Kimilu à apprêter les nouveaux aliments américains. Selon James Akavak de Kimmirut, la période du procès, en 1882, « fut certainement très difficile » pour la famille. Dans la salle d'audience, il était interdit au couple de s'asseoir ensemble. Comme beaucoup d'autres Inuit à l'étranger, Johnnibo tomba malade, mais il recouvra la santé à temps pour comparaître devant le tribunal et convaincre le jury que, contrairement aux arguments de la défense, les Inuit étaient sans aucun doute assez intelligents pour prendre part à un contrat. Le tribunal se prononça en faveur de Spicer et lui accorda une somme de 6 712 $, à une époque où un Américain pouvait vivre avec quelques centaines de dollars par année. Cette somme donne une idée des immenses profits que pouvaient engranger les Qallunaat grâce à la chasse à la baleine dans l'Arctique. (2)

Après le procès, Johnnibo et Kimilu dirent se sentir à l'étroit au Connecticut. Ils prirent le chemin du retour en compagnie de Kudlarjuk et d'une fillette de trois jours seulement, qu'ils baptisèrent « American Girl » (fille américaine). Kudlarjuk réapprit l'inuktitut et, adulte, put raconter à sa propre fille que sa première impression du Connecticut fut l'abondance de lumières.

En 1889, un groupe d'Inuit assassina Johnnibo. On ne connaît pas aujourd'hui les motifs du meurtre. Il s'agissait peut-être de colère, de jalousie ou de peur à l'endroit de l'influence de Johnnibo auprès des Qallunaat. Les Inuit étaient peut-être convaincus que Johnnibo était un chaman diabolique, bien que ce dernier ait nié la chose. Kudlarjuk expliqua au capitaine Spicer que son père « en savait trop ». (3)

(1) Hall, Arctic Researches, p. 41

(2)  Akavak dans Eber, When the Whalers Were Up North, p. 43

(3) Kudlarjuk dans Eber, When the Whalers Were Up North, p. 59.